Tokyo, une ville moche ? – Regarder la modernité dans les yeux✿ Lecture : 11 min

Tokyo, février 2018

Tokyo est-elle une ville moche ?

C’est un refrain qu’il n’est pas rare d’entendre. Ainsi, le livre Tokyo Sanpo1 commence par la phrase : « Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde ». Il suffit de taper les mots « Tokyo » et « moche » dans Google pour tomber sur de nombreux articles reprenant une telle citation – et sur d’autres qui s’émancipent de la partie sur la beauté pour ne garder que la laideur.

Bien sûr, la beauté repose sur des critères subjectifs. Nombreux sont aussi ceux qui font l’éloge du charme de la capitale ; et j’ai moi-même suffisamment parcouru ses rues, appareil à la main, pour savoir combien elle est photogénique. Mais le terme de « ville moche » ne correspond pas ici tant à une notion d’esthétique, qu’à une notion d’urbanisme.

L’anarchie de l’urbanisme tokyoïte a fait l’objet d’études, de recherches, et même d’éloges, sous la plume de certains architectes2. Fils électriques par centaines, constructions de styles éclectiques mais sans personnalité, toutes ornées de minuscules fenêtres en verre dépoli et de climatiseurs au plastique jauni, dédales de ruelles trop étroites pour que puissent se croiser deux véhicules… Malgré la propreté notoire de son espace public, Tokyo, à l’écart des principaux quartiers d’affaire, est bien loin de l’idéal vers lequel tend généralement l’urbanisme contemporain ; celui que l’on aime imaginer quand on parle de la « ville de demain »… Aérée, lumineuse, verte, culturelle, écologique et pratique3.

De ce point de vue, Tokyo est une ville moche. Et cela peut surprendre, dérouter, voire décevoir ses visiteurs. Pourtant, j’ai de mon côté une petite théorie : il me semble que c’est justement dans sa « laideur » que la capitale japonaise a le plus à nous enseigner. Car celle-ci est une incitation à regarder plus loin que le bout de son nez, et à repenser nos conceptions du Japon, de l’Asie et de la modernité – en déboulonnant, dans la foulée, un certain nombre de stéréotypes. Voici, après une année à Tokyo, ma vision de l’esthétique de cette ville ; qui pourrait vous amener à apprécier plus encore votre expérience dans ses rues.

Néo-Tokyo, le fantasme palpitant d’un futur asiatique

Une ville du futur. Grattes-ciels à perte de vue, routes suspendues, voitures volantes. Sur un mur, un hologramme aux traits asiatiques et à la voix sensuelle s’adresse aux citoyens ; autour de lui, des écrans colorés, de la publicité, des néons par centaines. Parmi les enseignes lumineuses, des caractères chinois, coréens ou japonais.

Tout cinéphile l’a sans doute remarqué : dans les fictions de ces dernières décennies, les villes futuristes ont souvent un air asiatique. Blade Runner, Matrix, Minority Report, Cloud Atlas. Quand ce n’est pas la ville, ce sont les personnages, comme dans Les Gardiens de la Galaxie ou Ready Player One. D’ailleurs, les études récentes montrent que les films qui emploient des acteurs asiatiques aujourd’hui relèvent majoritairement du domaine de la science-fiction ou de la fantasy4. A Hollywood, le futur est asiatique.

Le futur selon Blade Runner : voitures volantes et katakana


Cette tendance, désignée sous les termes de « Techno-orientalisme » ou de « Yellow Future » est renforcée par l’innombrable production culturelle futuriste des pays asiatiques, et notamment du Japon. Ghost in the Shell, Psycho-pass, La Cité Saturne, pour n’en citer qu’une poignée. Dans les domaines du jeu vidéo, du manga, de l’animation, mais aussi de l’art et de la musique, des créateurs japonais se passionnent pour la science-fiction, et alimentent, volontairement ou non, cet imaginaire.

C’est ainsi que s’enracine dans les esprits l’image de Neo-Tokyo. Le terme désigne, à l’origine, la ville dystopique qui sert de décor au manga Akira, puis, par extension, les représentations de la Tokyo du futur. Des représentations qui ont, peu à peu, pris le pas sur la réalité.

C’est le sociologue Adrian Favell qui nous met sur la piste du lien entre ce Tokyo imaginé et les attentes des touristes en visite dans la capitale. Il voit dans la tour Roppongi Hills, et son musée-observatoire au 51ème étage, la cristallisation du fantasme de Néo-Tokyo5. Une gigantesque tour de verre, donnant sur les néons de la ville à perte de vue, où l’on expose les œuvres pops et transgressives des japonais les plus cotés du moment. Pour Favell, si celle-ci a connu un tel succès, c’est qu’elle répondait à l’image qu’avait le monde de la capitale contemporaine, et à l’attente de ceux qui venaient la visiter.

Tokyo selon Mori Mariko

Il faut dire qu’en plus de la grande tour, les années 2000 ont été imprégnées des images des publicités d’Akihabara, des tenues colorées et acidulées de Harajuku, et du brouhaha anonyme du carrefour de Shibuya. Stratégie « Cool Japan », démocratisation d’internet, il n’en a pas fallu plus pour que la frontière entre Néo-Tokyo et la réalité de la ville se brouille, jusqu’à ne former qu’un dans les imaginaires.

C’est dans les années 2000, toujours, que la Tokyo « du futur » devient Tokyo tout-court à l’écran : dans Wasabi, Babel, Lost in Translation, les réalisateurs se réfugient dans les quartiers les plus picturaux (notamment Shinjuku), pour dépeindre un Tokyo contemporain à la pointe de la technologie, peuplé par une jeunesse provocatrice et décadente, à deux doigts des fantasmes du Hollywood des décennies précédentes.

C’est donc l’image que beaucoup d’entre-nous ont avant de mettre les pieds dans le pays. C’est celle que j’avais, malgré des études qui m’avaient laissé comprendre que ça n’était qu’un fantasme, avant d’atterrir dans le quartier de Taitô en 2012. Mais si une poignée de rues de la capitale permettent d’assouvir cette soif de futurisme, la réalité de la ville dans sa globalité est bien différente.

Tokyo, une ville moderne… dans l’autre sens du terme

Arrondissement d’Ôta, 2018

Tout le monde voit Tokyo comme une ville moderne ; à raison. Pour moi, Tokyo est même l’incarnation d’une forme de modernité. Mais peut-être pas dans le sens où on l’entend généralement.

Dans le vocabulaire courant, on emploie le mot « moderne » pour qualifier ce qui est neuf, à la pointe, technologique, dernier cri. Tokyo correspond plutôt à l’autre définition. Celle que l’on trouve dans le milieu académique.

Cette dernière varie selon les auteurs, leur discipline, leur courant de pensée. On parle d’une période historique, d’un courant artistique, d’une « configuration culturelle6 », ou encore d’un « mode de civilisation7 ».

Aussi diverses soient-elles, ces acceptations du terme « modernité » se recoupent autour d’un dénominateur commun : né dans un contexte de transformations profondes (technologiques, sociétales…), le concept est toujours rattaché à la fois à des notions à-priori positives, comme celles de progrès, ou d’émancipation8, et à des notions potentiellement négatives comme le sentiment de rupture, de crise, ou de perte de sens9.

Sous la plume de différents auteurs, la description de la modernité ressemble étrangement à un portrait de la capitale japonaise.

A l’évocation, de la « concentration urbaine », « la mobilisation continuelle », de l’ « intensification du travail humain et de la domination humaine sur la nature, l’un et l’autre réduits au statut de forces productives et aux schémas d’efficacité et de rendement maximal10 », se superpose sans difficulté l’image du carrefour de Shibuya et des métros bondés de salaryman en uniformes, aux heures de pointe.

La vie moderne

La notion de fuite en avant, induite par la recherche permanente de progrès et de nouveauté, fait écho aux travaux perpétuels dans la ville – où l’immobilier est « conçu comme périssable, voire  jetable »11, bien plus que dans nos capitales européennes, où l’histoire s’inscrit dans les vieilles pierres.

Quand, enfin, on lit que « la modernité est ce temps où toute identité est minée par le sentiment de l’aléatoire12 », il n’est pas difficile d’évoquer les petits immeubles impersonnels, qui s’enchevêtrent à l’infini dans le dédale de ruelles anonymes des quartiers résidentiels.

Contrairement à ce que laisse penser le langage courant, ce qui est moderne, n’est pas (toujours) beau.

L’art et l’architecture l’ont maintes fois illustré.  Les Nymphéas de Monet et les Paysages du mental de Dubuffet, la Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright et la Cité des Étoiles de Givors. L’innovation technologique et la guerre, le progrès scientifique et l’urbanisation à outrance, la circulation des savoirs et l’aliénation sociale…

Tokyo est une illustration en quatre dimensions de cette complexité et de cette ambivalence.

Le patrimoine du Japon moderne

Yûrakuchô, près de Ginza ; un quartier chargé d’histoire

Lorsqu’on parle de « Japon historique », on pense généralement aux samouraïs, ou aux ères Kamakura et Edo. Tokyo, plusieurs fois ravagée par les incendies et les bombardements, conserve peu de traces de ces époques. Pourtant, elle est loin d’être dépourvue de patrimoine historique : elle porte au cœur de ses rues la mémoire d’évènements moins lointains, certes, mais pas moins passionnants.

Née avec la modernisation – au moment où Edo est renommée Tokyo -, elle a vu passer les débuts de l’industrialisation, la première ligne de train (joignant Tokyo à Yokohama), les premiers éclairages publiques électriques (dans l’avenue de Ginza), le premier « gratte-ciel » – une tour de 12 étages à Asakusa.

Dans un contexte de foisonnement intellectuel captivant, on y a construit les premières universités, où ont étudié Natsume Sôseki et Akutagawa Ryûnosuke. Tokyo a aussi vu passer la militarisation, la guerre, l’occupation. Puis la grande croissance économique, les Jeux Olympiques, l’éclatement de la bulle.

Tous ces évènements cruciaux de l’Histoire du Japon, qui ont donné naissance au patrimoine culturel qui déchaîne des passions dans le monde entier, ont imprimé leur marque dans les rues de la capitale. L’architecture néo-gothique de Tôdai, les bouibouis délabrés de Yûrakuchô, l’autoroute qui recouvre l’ancien pont historique de Nihonbashi, sont autant de témoignages de ces bouleversements.

Malheureusement, comme l’écrit Natacha Aveline, « les villes japonaises pratiquent depuis longtemps l’amnésie architecturale13 ».  En dehors de quelques grands monuments, les bâtiments anciens sont bien souvent démolis sans états d’âme – mon amie du blog Retro Tabi Tokyo, qui répertorie depuis quelques années les échoppes de l’ère Showa, en a souvent témoigné. Et cette politique est encouragée par le manque d’intérêt des touristes pour ce patrimoine – la grande majorité lui préférant l’ « ultra-moderne » ou, au contraire, le médiéval. C’est aussi, logiquement, la ligne qui est adoptée dans la préparation des JO de 2020.

Pour moi, il ne fait aucun doute qu’une redécouverte de Tokyo à travers son histoire – celle de ces 150 dernières années – serait bénéfique pour tous. Alors, pour le prochain article, que diriez-vous de quelques idées de circuits originaux pour découvrir, dans Tokyo, le Japon du XXème siècle ?

  • Galerie :
  1. Florent Chavouet, Tokyo Sanpo, Philippe Picquier, 2009
  2. L’auteur du blog Regards sur la ville détaille la question, et cite quelques auteurs, dont Augustin Berque à travers le passage suivant : « au Japon, l’urbanisme a négligé « la vie », l’environnement, la culture, l’histoire, la tradition, autrement dit […] il n’obéit qu’à une logique politico-économique à courte vue, manipulant des concepts dépourvus de référent. », URL : https://regardssurlaville.wordpress.com/2013/02/26/tokyo-une-ville-en-perpetuelle-mutation/
  3. De tels idéaux se retrouvent aussi bien dans des documents très concrets comme la Charte de l’urbanisme européen, que dans des projections futuristes plus abstraites, imaginaires, ou légères, comme on peut le voir à travers les illustrations de cet article de futura-science.
  4. « Putting aside the more prominent discussions around the mass media’s outright erasure of actors of color (exemplified by Scarlett Johansson’s casting as the protagonist of the upcoming Ghost in the Shell remake), the TV narratives that consistently cast Asian actors are still primarily science fiction and fantasy. »,  Dawn Chan, « Asian Futurism », Artforum, 2016, URL : https://www.artforum.com/print/201606/asia-futurism-60088
  5. Dans Before and After Superflat : A Short History of Japanese Contemporary Art, 1991-2011, Blue Kingfisher, 2012
  6. André Akoun, « MODERNITÉ, notion de », Encyclopædia Universalis [en ligne], URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite-notion-de/
  7. Jean Baudrillard, « MODERNITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 février 2019. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite/
  8. Voir par exemple Vincent Citot, « Le processus historique de la Modernité et la possibilité de la liberté (universalisme et individualisme) », Le Philosophoire, février 2005, pp. 35-76
  9. Ainsi, à l’article « Modernité » de l’Encyclopædia Universalis, peut-on lire : « la croissance démographique, la concentration urbaine et le développement gigantesque des moyens de communication et d’information, marqueront de façon décisive la modernité comme pratique sociale et mode de vie articulé sur le changement, l’innovation, mais aussi sur l’inquiétude, l’instabilité, la mobilisation continuelle, la subjectivité mouvante, la tension, la crise » et, à « Notion de modernité », « On ne peut résumer la modernité à sa foi dans le progrès et les Lumières, le triomphe de la rationalité et de ses lendemains radieux. La modernité n’est pas tout entière dans un credo messianique. On ne saurait lui soustraire son autre versant, le temps du désabusement devant ces scandales que furent, pour la raison occidentale, les guerres du xxe siècle et les totalitarismes qu’elles ont engendrés (bolchevisme, fascisme, nazisme) et aujourd’hui, le triomphe mortifère de la technologie sans finalité, la déterritorialisation des hommes et des sociétés, et la désertification de la planète. » (Encyclopædia Universalis, op. cit.)
  10. Jean Baudrillard, « MODERNITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 février 2019. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite/
  11. Natacha Aveline, « Tôkyô, métropole japonaise en mouvement perpétuel », Géoconfluences, 2006, URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/urb1/MetropScient3.htm
  12. André Akoun, « MODERNITÉ, notion de », Encyclopædia Universalis [en ligne], URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite-notion-de/
  13. Natacha Aveline, « Tôkyô, métropole japonaise en mouvement perpétuel », Géoconfluences, 2006, URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/urb1/MetropScient3.htm

6 Commentaires

  • Catherine L. 21 février 2019 at 7 h 37 min

    Merci pour ce très bel article ! Quelle bonne idée d’élaborer des circuits originaux pour découvrir dans Tokyo le Japon du XX ème siècle….

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    • Coline 22 février 2019 at 6 h 01 min

      Merci ! Ça va demander quelques recherches, mais j’espère que je pourrai concrétiser cette idée 🙂

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  • Natalie 20 février 2019 at 13 h 51 min

    Vraiment très bel article !

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    • Coline 20 février 2019 at 15 h 45 min

      Merci beaucoup, Natalie !

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  • Antilope 19 février 2019 at 14 h 32 min

    T’es au courant que Tokyo c’est pas une ville, mais une préfecture ?

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    • Sylvain 19 février 2019 at 15 h 01 min

      Bonjour “Antilope”,

      Effectivement, la traduction française tend à convertir les termes “to-dô-fu-ken” (都道府県) (et plus particulièrement “ken”) en “préfectures”, indépendamment de la différenciation qui existe en japonais. En même temps, le terme “都”, apposé à Tokyo, est généralement traduit par “capitale”. Or une capitale est, par définition, une ville.

      L’expression “ville de Tokyo” est très communément employée pour désigner l’ensemble de ses 23 arrondissements. Même le site de la fameuse tour Roppongi Hills propose une “Tokyo City View” ! Il me semble qu’on peut donc l’employer sans risquer un incident diplomatique.

      N’hésite pas à relever tout autre point “litigieux” qui pourrait te sembler mettre en péril la forme de nos articles.

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