Le pouvoir des fleurs, une saison de hanami : les pruniers ouvrent le bal✿ Lecture : 7 min

 

梅一輪 一輪ほどの 暖かさ1« Ume ichirin   ichirin hodo no  atatakasa »
« Une fleur de prunier, une seconde ; avec chacune, un peu de chaleur. 2Traduction libre par mes soins ;  Alain Kevern dans Haïkus des cinq saisons propose “Une fleur de prunier, Puis une autre, Voilà qu’il fait plus doux.”. »

Hattori Ransetsu (1654 – 1707)

 

Dimanche 24 juin, saison des pluies. En ce week-end passé tranquillement, à l’abri dans notre maisonnette tokyoïte, à écouter la mélodie de l’eau, la notion du temps passé ici joue à s’étirer, se rétrécir, puis s’allonger de nouveau. Déjà cinq mois complets depuis la chute de neige qui avait estompé les contours du quartier, le 22 janvier dernier ! Cinq mois, seulement ? Le temps de voir venir et partir le printemps. Le tsuyu – traduit par « saison des pluies », pour désigner un phénomène moins intense qu’une mousson3Car si le nombre de jours pluvieux augmente considérablement, ils sont loin de monopoliser l’ensemble des six semaines que dure ce phénomène. – marque l’entrée dans l’été. La chaleur croissante des jours de beau temps, qui ponctuent la saison, en atteste, comme l’augmentation progressive de l’humidité de l’air, qui fait pressentir la lourdeur des mois de juillet et août.

Notre maison aussi, a revêtu son habit d’été : un lierre verdoyant qui vient jusque devant nos fenêtres. L’étape ultime d’une saison qui s’est, au fil des mois, tatouée des milles couleurs de la végétation ? Car au Japon, comme ailleurs, printemps rime avec fleurs. Et, plus que n’importe où, peut-être, chaque épanouissement est célébré minutieusement, et s’accompagne d’une fête, d’une saveur, d’une couleur, qui empreint les rues et les paysages (mais aussi les rayons de supermarché… vous ai-je déjà parlé du fascinant “consumérisme des saisons” au Japon ?). A chaque fleur son matsuri, et sa boisson aromatisée. Bien sûr, la plus connue d’entre toutes, la plus éminemment chantée, la fleur de cerisier, et les rituels qui l’accompagnent, sont aujourd’hui célèbres dans le monde entier. Mais bien d’autres, plus discrètes, sont aimées et admirées. Voici, en trois articles, un court récit des floraisons qui, comme un rite de passage, nous ont menés ces derniers mois, lentement mais sûrement, de l’hiver à l’été.

 

Janvier – Mars : les abricotiers du Japon

 

Sylvain les a évoquées lorsqu’il a relaté notre expédition au mont Nokogiri ; les fleurs de pruniers, ume (梅), aussi appelés abricotiers du Japon, sont par beaucoup appréciées en tant que première floraison de l’année. Et pour cause : certaines éclosent dès le mois de janvier ! C’est ainsi que nous en avons trouvé quelques unes sous le manteau de neige du temple Honmonji. Séduisant par leur élégance et la diversité de leurs formes et couleurs, elles constituent réellement un évènement à part entière, et les jardins de pruniers (梅林, umebayashi, ou 梅園, umeen) attirent des centaines de visiteurs chaque hiver. L’histoire veut d’ailleurs que la célèbre tradition du « hanami », la « contemplation des fleurs », ait d’abord concerné les fleurs de pruniers ; avant de se tourner, au cours de l’époque Heian (794-1185), vers les cerisiers. Ainsi, si l’on trouve dans le Kokin wakashû4古今和歌集, anthologie de poésie composée au 10ème siècle. 70 poésies louant les sakura, et seulement 18 sur les pruniers, le Manyôshû5万葉集, anthologie de poésie composée au 8ème siècle., au 8ème siècle, contenait-il 110 textes chantant ces dernières, et 43 pour les fleurs de cerisier6source : https://ja.wikipedia.org/wiki/%E8%8A%B1%E8%A6%8B ..

Cet amour de la fleur de prunier reste donc bien ancré dans la culture contemporaine. Lors de mon échange à Osaka, comme cette année à Tokyo, des professeures m’ont parfois confié, discrètement, la préférer même à celle des cerisiers. Il faut dire que non seulement certaines fleurs sont d’une joliesse remarquable, mais leur parfum aussi rivalise de gourmandise. A la différence des sakura, qui forment de douces nuées pastels, je dirais que les pruniers trouvent leur charme dans les contrastes qu’ils créent : entre les branches sombres et sinueuses et la rondeur lumineuse des fleurs, entre les différentes variétés dont la couleur oscille du blanc immaculé au rouge sombre, entre, aussi, le jaune vif des étamines sur les pétales vermeils, dont l’harmonie ravissante ne manque jamais de m’émouvoir.

 

Le jardin de pruniers d’Ikegami

Ayant donc grandement apprécié les parcs d’Osaka il y a cinq ans, nous attendions, cette année, avec enthousiasme les premières éclosions. Après la rencontre inattendue et très agréable au mont Nokogiri, nous nous sommes rendus à ce qui, d’après mes recherches, est présenté comme le plus populaire des jardins de pruniers de Tokyo, et qui – hasard de la géographie – se trouvait à seulement cinq minutes de chez nous. Le « Ikegami Plum Garden » (池上梅園), tout proche du temple Honmonji, est un jardin, de taille assez réduite, composé d’un espace aménagé à la japonaise, avec un bassin, une salle de thé, et, à l’écart, d’une plantation de pruniers traversée d’un chemin de promenade. Avec ses 370 arbres, il semble être l’un des plus importants dans le cœur de la capitale.

Le jardin de pruniers d’Ikegami

Peut-être est-ce précisément parce qu’il se trouvait à deux pas de chez nous, nous avons un peu tardé à nous y rendre et, alors que le site internet prévoyait le « mankai », c’est-à-dire le summum de la floraison, le 24 février, nous l’avons visité seulement début mars, par un jour de grand vent, comme il y en a souvent dans notre quartier. En ce dimanche ensoleillé, les familles accompagnées d’enfants étaient nombreuses, et l’atmosphère du parc plutôt animée. La floraison était un peu passée, et seuls les variétés tardives avaient encore de beaux boutons. Malgré cela, la vue d’ensemble était élégante et, si nous avons un peu regretté de ne pas être venus une semaine plus tôt, nous avons trouvé que c’était un jardin petit, mais joli.

 

Le mont Takao

Autre lieu, autre ambiance, deux semaines plus tard, nous nous sommes, cette fois, échappés de Tokyo, pour profiter non d’un parc, mais d’un véritable sentier de promenade, dans la petite ville campagnarde de Takao. Grâce à l’altitude du lieu, situé au pied du mont Takao, l’éclosion se fait tardivement, et je l’avais donc choisi comme la destination idéale pour faire profiter du spectacle des abricotiers à ma sœur et son mari, arrivés mi-mars pour visiter le pays. Une fois sur place, j’ai pu constater que le retard de la floraison n’était pas le seul avantage du lieu : en bordure d’une ville mignonne, traversés par une rivière, et côtoyant la forêt, les bois de pruniers qui bordaient la promenade étaient resplendissants, et le contexte parfait pour profiter du spectacle. Même le trajet en train pour sortir de Tokyo avait révélé des charmes inattendus ! Sortis de la gare, nous avons donc traversé quelques pâtés de maison pour trouver le sentier. Ici, plus de familles mais des petits groupes de retraités, équipés de l’attirail du randonneur, comme souvent sur les chemins de marche japonais. Tous nous saluaient poliment, et l’ambiance, plus intimiste et amicale qu’en ville, mais aussi que dans les grandes destinations touristiques, était appréciable. Passé un premier chemin où tombaient délicatement les pétales blancs, nous avons pique-niqué dans un square, puis poursuivi jusqu’au premier grand verger. Là, sous le filet tissé de fleurs blanches et roses, nous avons même eu la chance de pouvoir admirer des mejiro (目白, litt : « œil blanc »), ces petits passereaux verts à l’œil bordé de blanc, originaires du Japon, qui sont connus pour raffoler du nectar des fleurs de pruniers. Souvent représentés, en photographie, en peinture, sur les timbres, agrippant gracieusement les branches couvertes de boutons fuchsias, ces oiseaux sont un symbole de la fin de l’hiver, et font pleinement partie de la tradition du hanami. Et, de mon expérience, je dirais qu’ils sont bien plus faciles à observer dans les abricotiers que dans les cerisiers ; peut-être dû à la hauteur des branches de ceux-ci ?

Mejiro et pruniers

La promenade se poursuivait encore loin devant, sur plusieurs kilomètres, et notre seul chagrin fût de ne pas pouvoir la poursuivre jusqu’au bout ; nous étions attendus par une amie pour une ascension au sommet du mont Takao. Imaginant le trajet bien plus court, nous avions marché depuis la gare de Takao, mais je conseillerais finalement à ceux souhaitant s’y rendre de prendre d’abord le bus jusqu’au dernier verger, pour prendre le chemin à rebrousse poil avant de se diriger vers le funiculaire de la montagne.

De manière fortuite, Sylvain et moi sommes repassés par Takao un mois plus tard, le 12 avril, quand nous nous sommes rendus à Kawaguchi-ko, et les villages alentours comme les flancs de montagne resplendissaient encore, par-ci par-là, du pourpre intense des pruniers – pourtant fanés partout ailleurs depuis longtemps. Surplombant, du train, cette étonnante vallée où le prunier semble avoir trouvé une place toute particulière – en plus de la randonnée, on en voit dans les jardins, dans les montagnes, etc. – nous gouttions un instant au souvenir plaisant de cet après-midi de fin d’hiver, tandis que nous nous dirigions vers un autre tableau formidable : celui des sakura sur fond de mont Fuji. Mais vous en saurez plus dans le prochain récit… !

Galerie :

Notes   [ + ]

1. « Ume ichirin   ichirin hodo no  atatakasa »
2. Traduction libre par mes soins ;  Alain Kevern dans Haïkus des cinq saisons propose “Une fleur de prunier, Puis une autre, Voilà qu’il fait plus doux.”.
3. Car si le nombre de jours pluvieux augmente considérablement, ils sont loin de monopoliser l’ensemble des six semaines que dure ce phénomène.
4. 古今和歌集, anthologie de poésie composée au 10ème siècle.
5. 万葉集, anthologie de poésie composée au 8ème siècle.
6. source : https://ja.wikipedia.org/wiki/%E8%8A%B1%E8%A6%8B .

6 Commentaires

  • Le pouvoir des fleurs, une saison de hanami (3) : Iris, azalées, hortensias… le grand bouquet final – ふたたび 22 juillet 2018 at 11 h 06 min

    […] le fil conducteur qui nous a aiguillés dans nos sorties au cours de ces derniers mois. Après le lever de rideau des pruniers, puis la grandiose parade des cerisiers, la voie semblait ouverte à toutes les floraisons. […]

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  • Le pouvoir des fleurs, une saison de hanami (2) : des cerisiers par milliers – ふたたび 5 juillet 2018 at 14 h 58 min

    […] les derniers pruniers se dévêtaient de leurs pétales colorés, tandis que partout ailleurs, de nouveaux bourgeons […]

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  • hellomacoomb 26 juin 2018 at 10 h 58 min

    Article très intéressant sur le hanami ! J’ai beaucoup aimé la rédaction de ton article, c’est un plaisir à lire : le haïku en début d’article (avec ta propre traduction !!), le partage de tes petits moments, les notions d’Histoire, les photos qui ponctuent parfaitement tes propos, fin bref, vraiment, ton article est super agréable.
    Je vais de nouveau me joindre à Mathilde_Clear pour t’encourager à continuer, ce serait juste trop dommage ! Mais je pense que t’es bien lancée maintenant… haha ! 🙂

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    • Coline 27 juin 2018 at 14 h 56 min

      Merci beaucoup ! 🙂
      Pour le haïku, j’ai pas mal hésité ; je me suis demandé si ça valait la peine de proposer une version, quand un traducteur professionnel l’a déjà traduit. Mais j’ai fini par me dire que ça serait toujours un point de vue de plus, pour quelque chose qui a un sens à la fois simple et plein de sous-entendus, à l’origine. 🙂 Et puis, j’avais envie de proposer une version qui corresponde aux règles du haïku pour le nombre de syllabes.

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  • Mathilde_Clear 25 juin 2018 at 18 h 12 min

    C’est un article très chouette et plein de poésie.
    Je partage l’avis de hellomacoomb sur Instagram : ce serait dommage de ne plus partager tes connaissances et tes impressions sur ton blog .😉. Bonne continuation !

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    • Coline 26 juin 2018 at 4 h 14 min

      Merci beaucoup ! Que de commentaires encourageants 🙂 Ça motive !

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