Nokogiriyama : la montagne-scie et ses 1500 statues✿ Lecture : 19 min

Une très fraîche matinée se profile, en ce vendredi 23 février, dans la capitale nippone. L’hiver n’a pas encore décidé de laisser sa place aux belles journées de printemps et au réchauffement tant attendu, mais il n’a pas empêché l’arrivée des premiers bourgeons, voire des premières fleurs de prunier. Notre sortie est prévue depuis quelques temps déjà. Coline a reçu de la part d’un de ses professeurs deux places pour aller visiter une exposition au musée de la ville de Chiba ; « Imperfection : Parallel Art History » (不完全ーパラレルな実術史) de Ozawa Tsuyoshi (小沢剛). Mais parcourir 50 km uniquement pour une exposition de quelques heures ne valait pas forcément le coup, et nous nous étions donc mis à la recherche de bons plans ou visites à faire aux alentours, pour dénicher un site historique  – l’un des seuls du coin –, à l’allure, ma foi, fort sympathique, situé à 1h30 du musée en question. L’occasion pour nous de faire d’une pierre deux coups. C’est donc de bon matin que nous prenons notre ligne de métro pour nous diriger vers la préfecture de Chiba, à l’est de Tokyo. Une petite heure suffit pour s’extirper de la capitale et entrer dans cette nouvelle région… enfin, pas si nouvelle que ça, puisque c’est ici que se trouve l’aéroport de Narita, où beaucoup de voyageurs transitent lors de leur voyage au Japon. La partie portuaire et industrielle de Chiba ressemble comme deux gouttes d’eau aux paysages tokyoïtes, si bien qu’il est difficile de se rendre compte de la démarcation entre les deux. Le centre même de la ville est composé de hauts buildings, accolés à des centre commerciaux ; c’est dans cet environnement si particulier, mais maintenant si habituel, que nous descendons à la gare de Chiba-Chûô (千葉中央). Le musée n’est pas situé bien loin, une dizaine de minutes à peine, ce qui nous laisse tout de même le temps de profiter de l’une des petites curiosités de cette endroit : son monorail suspendu – au lieu d’avoir un train naviguant au dessus du rail, celui-ci se trouve en dessous, comme pendu dans les airs. Nous resterons un peu surpris par cette découverte, qui me rappellera bon nombre de film de science-fiction – nous apprendrons d’ailleurs en rentrant que celui-ci est le plus long monorail suspendu au monde –, mais n’aurons malheureusement pas le temps de tester la rame en question, notre planning journalier étant assez serré. Il est 11h20 lorsque nous sortons du musée, et nos ventres émettent un langage très significatif, voire insistant, concernant l’état des réserves en nourriture présents dans nos estomacs. Le constat est simple : les tartines de confiture englouties au petit déjeuner ont profité des heures de transit (intestinal comme ferroviaire) pour se faire la malle, et nous ont laissés seuls avec un trou vide à remplir. Pour faire plus concis, nous avons faim ! Nous redescendons l’avenue en direction de la gare de Hon-Chiba, tout en cherchant de droite à gauche la petite échoppe qui pourra satisfaire nos envies. Nous ne trouverons pas notre bonheur avant d’atteindre la gare, et son restaurant de râmen, spécialisé dans les bouillons épicés (voire très épicés!). Une fois rassasiés, nous voilà repartis pour notre deuxième exploration de la journée ; direction la gare de Hamakanaya (浜金谷), qui se trouve à 1h30 au sud d’ici.

La petite gare de Hamakanaya

 

Départ de la côte industrielle, direction la côte naturelle

Comme annoncé par la météo la veille, le ciel maussade et gris de la matinée vient de laisser place à un beau soleil qui illumine notre sortie de la ville. Quelques minutes seulement depuis la gare de Hon-Chiba suffisent pour nous extirper des paysages urbains. Ceux-ci laissent place, d’un côté, à des rizières disséminés entre de petits regroupements de maisons, et, de l’autre, à l’apparition au lointain de grande zones portuaires composées de cheminées et raffineries en tout genre, destinées sans doute à accueillir et stocker les ressources fossiles, si rare dans ce pays. Ce paysage me rappelle étrangement celui de la côte séparant Nagoya à Ise, où je voyais défiler sur des kilomètres les mêmes inlassables citernes et autres cheminées. Mais très vite, la topographie et le décor se transforment encore une fois. Les vastes champs, plats, sont remplacés par la formation de petits monts et montagnes qui finissent par entourer notre train. La végétation est encore plongée dans son doux sommeil d’hiver, mais elle reste impressionnante, par son volume et son irrégularité. Je ne pense pas en avoir parlé dans d’autres articles, mais une chose qui peut marquer un touriste peu familier aux climats humides en visite au Japon est le côté indiscipliné de la nature. En effet, à l’extérieur des pôles urbains, celle-ci est luxuriante ; elle s’insinue dans chaque espace libre, elle déborde littéralement et semble même vouloir réclamer le territoire qui lui a été dérobé de force. Si le climat est forcément un facteur prépondérant, ainsi que l’histoire et le patrimoine naturel, dans un tel type de développement, le rapport des habitants à l’égard de la nature joue aussi son rôle. Comparée à nos bois et forêts souvent uniformes, droits, et dont beaucoup portent la marque de l’intervention humaine, la nature japonaise ressemble à un dédale, un labyrinthe dans lequel il vaut mieux ne pas sortir des quelques sentiers existants, sous peine de finir par se perdre dans ses méandres. Un dernier tunnel, derrière toute cette végétation, nous donne accès à ce que nous cherchions des yeux depuis quelques minutes déjà : l’océan. La ligne s’est enfin rapprochée du littoral, et nous permet de contempler de magnifiques criques, plages et autres paysages côtiers cachés entre monts et falaises. Nous continuerons pendant plus de trente minutes à passer de village en village, fendant les collines de la côte ouest de Chiba. Puis notre chauffeur de l’après-midi nous annonce Hamakanaya, fin de notre périple ferroviaire, qui nous aura amené en un peu plus de 2h30 du côté ouest de la baie de Tokyo à son opposé, à l’est.

Vue sur Hamakanaya depuis le chemin de randonnée.

 

L’ascension de la « montagne scie »

Nous sortons de la rame sous un superbe ciel bleu, le soleil illumine les environs. Au loin, l’océan brille sous cette lumière blanche éblouissante. Devant l’allure de cette minuscule gare de village, qui est peut-être la plus petite que nous ayons eu l’occasion d’emprunter depuis que nous vivons à Tokyo, je m’inquiète un instant quant à la somme restant sur ma carte Pasmo (l’une des nombreuses cartes de transports rechargeables du Japon) : je crains que celle-ci soit insuffisante pour le voyage que nous venons de faire et qu’il n’y ait pas de borne pour la recharger, et Coline s’interroge même sur la présence d’une borne de validation, dans ces gares à un seul quai, où il n’y a parfois pas même de portique (lors de notre séjour en 2012, les voyages dans des gares très excentrées ont été les seules rares occasions de croiser un contrôleur ! ). Mais le petit « portefeuille électronique » que nous avons pris l’habitude d’utiliser depuis le mois de septembre ne trahit pas : une borne, unique, certes, trône au milieu de la station, et, alors que je passe vers celle-ci,  le « bip » salvateur me confirme qu’il me restait suffisamment de crédit (je finis le trajet avec 10 yens, ce n’est pas passé loin). La carte est donc à la hauteur de sa réputation. Dans le train, nous étions d’ailleurs assis face à une publicité vantant la démocratisation toujours grandissante de ce système : « train, bus, konbini1コンビニ, abréviation de « convenience store » ; ce sont des supérettes généralement ouvertes 24h/24 et 7j/7, que l’on trouve un peu à tous les coins de rues dans les grandes villes., fami-res’2ファミレス, abréviation de « family restaurant » ; ce sont des chaînes de restaurants « familiaux », à mi-chemin entre restaurant, cafétéria et restau-route, généralement ouverts 24h/24. », les lieux où l’on peut l’utiliser pour payer se démultiplient – un gain de temps non-négligeable pour tous nos déplacements, qui nous évite de chercher sur le plan la station d’arrivée, le tarif, de prendre en compte les changements de ligne et de parvenir à acheter enfin le billet correspondant (bon, ça gâche un peu le plaisir du « grand jeu des transports ferroviaires japonais », mais c’est tout de même très pratique).

Préparez vous pour de la grimpette !

Ce petit épisode de stress passé, je repère des prospectus sur les environs (vous en trouverez très fréquemment au niveau de toutes les stations donnant accès à des sites touristiques, le plus souvent disponibles en japonais et en anglais), soigneusement rangés sur un petit promontoire à la sortie du bâtiment, et qui comprends une carte des lieux (parfait). Le temps de comprendre les repères géographiques, et nous voilà partis en direction du mont Nokogori. Nous pensions utiliser un téléphérique présent à quelques centaines de mètres de la station de Hamakanaya, mais le temps agréable nous fait changer d’avis, et je localise le sentier de randonnée qui nous permettra de nous rendre sur les sommets en une heure de marche. Nous passons très rapidement entre les maisons du village ; pas même un konbini à l’horizon ! Les quelques commerces sont là uniquement pour assurer l’essentiel à la centaine d’habitants des environs. Les rues sont d’ailleurs presque désertes, à l’exception d’une ou deux mamies qui profitent des rayons du soleil. L’espace entre chaque bâtisse et la visibilité au loin change radicalement avec notre début de matinée, coincés entre les immeubles de Tokyo et Chiba. Nous respirons à nouveau dans ce petit coin de campagne, et ce bonheur tout fraîchement retrouvé m’emplit d’enthousiasme.

Vestiges des anciennes carrières, les pans de roches rectangulaires soutirés à la montagne.

Quelques centaines de mètres nous suffisent pour arriver devant les escaliers en pierre marquant le début de la randonnée. A première vue le chemin risque d’être musclé, mais surtout très calme. Le relatif éloignement de tout autre lieu touristique connu et prisé du grand public fait que le mont Nokogori n’est pas une destination très plébiscitée par les touristes étrangers. C’est seulement au sommet que nous croiserons tout de même bon nombre de visiteurs japonais venus profiter d’un spectacle très convoité (mais ne gâchons pas la surprise!). Fin de la parenthèse, nous voilà donc devant nos marches en pierre. Le sentier qui s’ouvre à nous semble assez vieux. Après seulement quelques mètres de grimpette je ralentis un peu la cadence me rendant compte que l’escalier n’en finit plus, et surtout en voyant, en contrebas, la silhouette de Coline rapetisser et perdre en élan marche après marche ! Il faut dire que le soleil commence à taper fort, et que nos vêtements d’hiver, cumulés aux efforts physiques, réchauffent très vite, voire trop vite, nos corps. Heureusement, nous trouverons tout au long de notre balade des petits bancs et autres points de vue pour profiter d’un petit repos et du paysage ! De quoi prendre quelques jolis clichés et remplir nos têtes de souvenirs. 45 minutes après le début de notre ascension, nous voilà déjà arrivés au pied des anciennes carrières, qui ont contribué à la renommée des lieux. Exploité de l’époque Edo jusqu’en 1985, le tuf volcanique de la montagne a servi pour les constructions des ports de Yokosuka, Yokohama, et de la baie de Tokyo – on en retrouverait même dans les bâtiments du sanctuaire Yasukuni et de l’université de Waseda. On peut ainsi observer d’immenses trous géométriques dans le flanc de la falaise, correspondant aux travaux passés des hommes pour récupérer les blocs de pierres, qui étaient ensuite acheminés du haut de la montagne jusqu’au port en contrebas grâce à un ingénieux système de canaux en pierre, dans lesquels les monolithes glissaient petit à petit. Ce sont ces marques aiguisées à flan de montagne qui auraient donné à celle-ci son nom actuel, « montagne scie3鋸 (nokogiri) signifiant « scie » et 山 (yama) « montagne ».. ».

Nous approchons de la fin de notre trajet lorsque des cris inconnus, provenant des arbres et de la forêt alentours, attirent notre attention. A en juger par ce que je connais de la faune japonaise, je pense tout d’abord à des sangliers ou autres petits porcelets, qui pullulent dans certains bois, puis nous repensons à une pancarte que nous avons croisée plus tôt sur le chemin, sommant les marcheurs de se méfier des « mamushi ». Celle-ci n’avait pas manqué de provoquer un léger stress chez Coline : quel pouvait bien être cet étrange animal ? Le mot étant écrit en katakana4L’un des deux systèmes d’écriture syllabaires japonais., et non pas en kanji5Sinogrammes., aucune possibilité pour nous d’interpréter les symboles, si pratiques des fois. Nous avons, de plus, oublié notre dictionnaire électronique chez nous, et il ne nous reste donc plus que notre imagination et nos minces connaissances sur les espèces pouvant vivre sur la côte de Chiba (et, en termes d’imagination, Coline déborde d’inventivité pour trouver les pires choses possibles et imaginables qui pourraient nous tomber dessus ; elle extrapole d’ailleurs à partir du terme « mushi », qui désigne les insectes et autres petits animaux (rats, serpents…) qu’elle affectionne particulièrement). Le cri n’ayant pas franchement l’air de celui d’un serpent, elle dédramatise : « haha, ils font des bruits marrants, les mamushi ! ». C’est alors que mon regard se déplace vers une petite vallée en contrebas et vers deux branches d’arbres venant de craquer, pour apercevoir, pour la première fois dans ce pays, non pas un, mais deux singes de près d’un mètre chacun. Stupéfaction. Cette rencontre, plutôt inhabituelle, m’amuse dans un premier temps, puis, après quelques secondes à nous fixer mutuellement avec l’animal, je me rends compte qu’il y a dans ce regard quelque chose de différent, que je n’ai jamais ressenti avec d’autres animaux. Sans paraître craintif ou agressif, il semblait me jauger de manière calme et réfléchie. Un regard intense, presque humain, troublant pour le moins, surtout sans avoir l’habitude de côtoyer ce genre d’espèces régulièrement. L’échange visuel fut court mais intense, puis les deux singes reprirent leur chemin, bondissant entre les branches en poussant les mêmes petits cris qui nous avaient interpellés plus tôt. (Chose intéressante, nous apprendrons en rentrant que le terme « mamushi » désigne en fait une espèce de vipère japonaise ; rien à voir, donc ! Dire que Coline avait failli lancer gaiement à un marcheur croisé plus haut que nous avions vu des mamushi… en tout cas, elle a été contente de n’apprendre cette information qu’après coup.) Nous reprenons la fin de notre randonnée, étonnés et un peu troublés par notre rencontre – les singes nous surveillerons encore sur quelques mètres, semblant même prendre la pose pour une petite photo souvenir –, mais également ravis et enjoués par cette première expérience originale avec la faune locale (une rencontre d’un autre type aurait pu être bien moins charmante !). La fin du chemin est relativement tranquille. Arrivés sur les hauts du mont Nokogiri, un guichet et son résident nous accueillent. Une fois acquittés des 600 yens (par personne) de droits d’entrée, nous pouvons pénétrer dans l’un des plus vieux temples japonais. L’ensemble de la montagne a en effet été utilisé à des fins religieuses (bouddhiques) depuis l’an 725 ; bien que la majorité des édifices soient beaucoup plus récents, puisqu’ils remontent à la fin de l’ère Edo.

 

Nihon-ji, le temple aux 1500 statues

Hyaku Shaku Kannon

L’entrée nord, par laquelle nous arrivons, donne sur une cour déserte, entre deux immenses pans de montagne. A notre gauche, un espace creusé à même le flan abrite une représentation gigantesque du boddhisatva Kannon : Hyaku Shaku Kannon (百尺観音, la Kannon de 100 shaku6Unité de mesure équivalent à environ 30 centimètres.). La confrontation avec ce genre d’édifice, bas-relief de 30 mètres de haut, sculpté dans le cœur de la montagne, est une première pour moi, et ne me laisse pas indifférent. Certes, nous trouvons des monuments religieux similaires, en termes de volume et de démesure, en Europe et parfois au Japon, mais celui-ci se différencie par sa simplicité et son intégration dans l’élément naturel qui le compose, la roche. Bien qu’elle fut achevée en 1966, à la mémoire des victimes de la Guerre du Pacifique, celle statue dégage, par son cadre et par son style, une ambiance archaïque. De simples traits composent le visage et la tenue de cet être, aux proportions maladroites, mais à l’expression apaisée ; sa main droite, ouverte vers le sol, semble nous inviter à se joindre à lui. Autour, rien d’autre que la pierre brute, dans laquelle quelques plantes, par-ci par-là, poussent librement – un décor à l’opposé du faste habituel, mais aussi du contrôle, discret et pourtant minutieux de la végétation, des édifices bouddhiques du Japon.

Nous repartons en direction des multiples sentiers qui se croisent sur le haut du mont Nokogiri. Nous nous dirigeons d’abord vers le plus haut, et sans doute le plus beau, point de vue de la zone. Ici, un bloc de roche épargné par la découpe de la falaise s’avance dans le vide et, aménagé grossièrement avec quelques barrières, permets aux plus téméraires (entendez par là « ceux qui n’ont pas le vertige ») de venir apprécier, par beau temps, le panorama sur la région de Chiba, la baie de Tokyo, et l’océan. Sous nos yeux s’enchaînent des kilomètres de monts et vallées, qui commencent à retrouver leurs couleurs à l’approche du printemps, tandis qu’au loin on aperçoit les premières habitations et industries sur la côte – il me semble même distinguer, tout au fond, la ville de Chiba, mais la luminosité étant très forte en cet bel après-midi, je ne suis pas sûr de mes dires ! Je profite quelques minutes… Tout en moi se concentre sur cet instant, sur cet endroit. A tout juste 330m au dessus du niveau de la mer, mes souvenirs me ramènent pourtant vers les Pyrénées ariégeoises, entre les vallées, les monts et montagnes d’une partie de mon enfance. Chaque nouvelle ascension est l’occasion de retrouver cet enivrant sentiment, et je savoure cette expérience. La suite du chemin débouche sur une série de marches descendant en lacet. Quelques groupes de jeunes ont profité de la journée pour venir visiter les lieux. Leur engouement et la jovialité qu’ils expriment contrastent avec la rigueur rencontrée, quelques heures plus tôt, dans les transports tokyoïtes. Il faut dire que les grandes vacances ont débuté depuis peu ; beaucoup d’étudiants en profitent pour créer de bons souvenirs entre amis, avant la rentrée d’avril. Un échange simple, des sourires partagés témoignent du ressenti et de la joie de chacun de se retrouver ici, perdus entre roche, arbres, et entourés de 1500 statues bouddhiques. Car, en effet, le mont Nokogiri se caractérise par son regroupement de figures en pierre. Vers la fin de la période Edo, sous l’impulsion du maître du temple, Guden Kôga, 1500 arhats7Aspirants à l’éveil ayant atteint le dernier échelon de la sagesse. furent taillées par le maître artisan Jingorô Eirei  Ôno et vingt-sept de ses disciples. Ceux-ci passèrent 19 ans de leur vie à réaliser ce travail (de 1779 à 1798). Toutes ces statuettes, de tailles, de formes, et de couleurs différentes, sont ainsi disposées tout le long de la montagne, sous les petites aspérités et dans les cavités créées par l’érosion. On les découvre au détour des chemins, et l’on peut s’amuser à les dévisager (autant qu’elles doivent nous dévisager d’ailleurs ! … du moins, pour celles qui ont encore une tête…) ou à les comparer. Certaines, plus mises en valeur, possèdent leur propre piédestal, et semblent surveiller tout ce petit monde à la manière des maîtres veillant sur leurs élèves.

 

Le Daibutsu assis le plus grand du Japon

Après une trentaine de minutes passées à se laisser porter par les petits sentiers, nous nous retrouvons sur une large allée goudronnée en direction de la base de la montagne et de la dernière grande « attraction » des lieux : un bouddha de pierre de plus de 28 mètres de haut (qui ferait donc passer le célèbre daibutsu de Kamakura pour un joujou). A la différence de Hyaku Shaku Kannon, qui semblait s’imbriquer dans son environnement, ce daibutsu (大仏 ; litt. Grand Bouddha) dégage une puissance et une masse qui n’ont pas de pareil. Il donne, en un sens, l’impression d’avoir décidé de s’accaparer une partie entière de la montagne, et de s’être installé pour venir méditer. Mais derrière cette démesure, on retrouve, comme à chaque fois dans ce pays, une harmonie ; une pointe d’épurement dans la conception des lieux, qui laisse une place majeure à la conciliation gracieuse du construit et du naturel. Ici, plusieurs pruniers en fleur enchantent la scène et émerveillent les visiteurs, avec leurs couleurs fuchsias, roses dragée ou blanches, tachetées en leur centre de jaune. Un régal pour les sens ; visuels bien sur, mais également olfactifs, leur parfum délicieusement sucré se laissant porter par le vent pour embaumer les alentours. Moins connus que leurs cousins cerisiers, ces arbres, qui fleurissent généralement de février à début mars au Japon sont un spectacle qui vaut le déplacement. La scène est rehaussée par le soleil qui entame sa dernière courbe vers l’horizon, et dont l’éclat doré vient épouser les formes de la gigantesque statue de pierre, contrastant encore un peu plus avec la couleur des fleurs, contemplatrices, elles aussi, de ce magnifique tableau.

Le Daibutsu derrière les pruniers en fleurs

Quelques clichés, et nous repartons en direction de l’entrée « classique » des lieux, que nous n’avions pas empruntée à l’allée. Un immense temple est en cours de rafraîchissement, mais nous pouvons tout de même parcourir le chemin qui le longe pour profiter d’autres arbres fleuris. Il est 17 heures ; nous sommes seuls sur les lieux depuis 15 minutes environ, et nous le resterons tout au long de notre descente vers la petit ville côtière la plus proche. Seuls, flânant sur un dernier chemin, passant une dernière porte, seuls à profiter des rayons de soleil perçant entre les branches, seuls à écouter le bruit du vent parcourir les les feuilles et les bosquets. Un doux sentiment de tranquillité et de calme se dégage des temples et sanctuaires éloignés des circuits touristiques classiques ; un moment de bonheur. 17h45, j’aperçois la couleur du ciel qui, au loin, change graduellement et prends des tons orangés, synonymes de crépuscule. Je presse un peu Coline sur nos derniers mètres pour atteindre la plage que nous voyions quelques heures plus tôt du haut de la montagne. Un dernier virage, un petit pont à passer, et il se dresse devant nous ; après nous avoir accompagnés tout l’après-midi, le voilà qui, petit à petit, s’éloigne à l’horizon et bascule derrière l’océan. Nous descendons sur une petit plage, malheureusement salie par les déchets rejetés par la baie de Tokyo. En nous rapprochant du rivage, le sable devient plus propre et nous nous arrêtons à quelques centimètres des vagues, contemplant les dernières minutes de cette journée disparaître au loin. Une montagne, une ascension, un magnifique panorama et un coucher de soleil : mon paradis (qui pensait que je me contenterais d’une vache, d’une Porsche et d’une patate?). Le tout réunit sur un seul après-midi. 18h15, le soleil vient de disparaître de notre champ de vue, et il commence sans doute à ce moment à éclairer votre milieu de matinée. Nous repartons en direction de la petite station du village, pour prendre notre billet de retour, direction la ville, direction la capitale, direction Tokyo. Une bien belle journée vient encore de se terminer. Cette visite improvisée quelques semaines plus tôt, du mont Nokigiri, restera une délicieuse découverte, et nous ne pouvons que vous inviter à venir découvrir les lieux, si l’intérêt et la curiosité suscités par notre récit vous y donnes goût !

Futatabi part en vacances sur cette fin de mois de mars, alors on vous dit à très bientôt !

Galerie :

En bref :

 

Le lieu : Nokogiriyama (kanji : 鋸山)

Site de la ville : http://www.mt-nokogiri.co.jp/pc/p130000.php

Durée de notre visite : 1 journée

Transports (Depuis la gare de Tokyo) prendre la Keio line, puis vérifier la gare où le changement avec la Uchibo line devra être effectué (la station pour le changement varie selon les horaires)

Manger : Vous ne trouverez rien sur place, nous vous conseillons donc d’acheter votre déjeuner en avance et de pique-niquer avant d’entamer la montée, ou alors de trouver quelque chose avant d’arriver à Hamakanaya.

Coup de cœur : La petite randonnée effectuée pour rejoindre le mont Nokigiri (qui a la particularité de ne pas être l’entrée principale), qui nous aura permis de profiter d’un moment de calme et d’un très beau panorama, et ainsi de terminer la balade par la redescente vers la plage de Hota.

 

Notes   [ + ]

1. コンビニ, abréviation de « convenience store » ; ce sont des supérettes généralement ouvertes 24h/24 et 7j/7, que l’on trouve un peu à tous les coins de rues dans les grandes villes.
2. ファミレス, abréviation de « family restaurant » ; ce sont des chaînes de restaurants « familiaux », à mi-chemin entre restaurant, cafétéria et restau-route, généralement ouverts 24h/24.
3. 鋸 (nokogiri) signifiant « scie » et 山 (yama) « montagne ».
4. L’un des deux systèmes d’écriture syllabaires japonais.
5. Sinogrammes.
6. Unité de mesure équivalent à environ 30 centimètres.
7. Aspirants à l’éveil ayant atteint le dernier échelon de la sagesse.

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