Shôsenkyô – épilogue : les 36 vues du mont Fuji✿ Lecture : 7 min

Cet article vient en complément du récit de notre excursion à Shôsenkyô, dans la préfecture de Yamanashi. Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous conseille donc de le faire d’abord! Emue par cette courte aventure, je souhaitais développer quelques idées au sujet du mont Fuji dans la peinture japonaise.

 

Enfin ! Le mont Fuji ! Combien m’aura-t-il fallu de prières, de poupées vaudous, de danses de la pluie, pour avoir le plaisir de le contempler ? Ce capricieux a refusé de dévoiler la moindre ligne de sa silhouette lors de mon premier séjour ici – je ne l’ai vu ni depuis le shinkansen reliant le Kantô au Kansai, ni depuis l’avion, ni même à Kawaguchi-ko, la ville en son pied, alors que je m’apprêtais à monter jusqu’à sa pointe ! Je l’ai foulé du pied (et croyez-moi, il m’a aussi foulé les pieds ce jour-là !), j’ai dormi dessus, j’ai pleuré dessus, mais jamais je n’avais vu le fameux mont Fuji. Mais depuis que nous sommes à Tokyo, il s’est découvert, étape par étape, un peu comme le teaser d’un bon film. D’abord lors de notre visite à Yokohama, où nous avions pu observer le bas de sa silhouette depuis la Landmark Tower – tandis qu’il gardait la tête dans les nuages. Début novembre, ensuite, lors d’une excursion dans la préfecture de Saitama – dont nous ne manquerons pas de vous faire le récit d’ici quelques temps – nous devinions au loin un triangle bleuté, petit, mais bien entier à l’horizon. Même ce lundi, le mont Fuji a fait monter le suspense, depuis l’instant où il a montré son sommet enneigé à peine distinguable des nuages alentours, jusqu’au moment où il se présentait dans toute sa force, monument de stabilité, à la fin de notre journée. Alors voilà, quand on vit dans la région du Kantô, le mont Fuji est bel et bien présent, et en trois mois, je l’ai vu environ trois fois. Trois fois, si l’on compte la journée à Yamanashi comme « une fois ». Mais en réalité, dans ce même voyage, ce sont au moins quatre visions biens distinctes que nous en avons eu. Quatre mont Fuji différents, serais-je tentée de dire.

 

Au loin, entre les nuages, c’est une cime large, en dents de scie, totalement blanche, qui nous est apparue.  Est-ce seulement un nuage très particulier ? Cela ressemble à une montagne, mais ce n’est tout de même pas le Fuji… ? Après-tout, nous sommes dans le train, et encore dans Tokyo… – le doute m’a assailli durant quelques instants, jusqu’à ce que Sylvain me confirme qu’il s’agissait bien de l’objet de mon admiration. Pourtant, lorsque je l’avais observé depuis Saitama, son sommet était aiguisé et étroit ; ici beaucoup plus épais, il s’élève bien au dessus de l’horizon des toits de la plate banlieue tokyoïte.
Disparue alors que nous passions une gare, la montagne m’est réapparue quand nous étions maintenant éloignés de Tokyo. L’endroit était très particulier : la voie ferrée semblait traverser en son centre une vaste plaine circulaire ; entourée à droite comme à gauche, au loin, de chaînes montagneuses. C’est en m’approchant des fenêtres de gauche que j’ai pu distinguer un sommet plus haut que les autres. Hormis sa taille plus imposante, il semblait cette fois plutôt banal, en arrière-plan d’autres monts anonymes, dont il se détachait à peine. Même sa forme ne semblait plus si régulière, si bien que s’il n’eut été si haut, j’aurais pensé qu’il ne s’agissait pas de lui.
A partir de là, nous ne l’avons plus quitté des yeux. Mais à l’approche de Kôfu, il a soudainement changé d’aspect. Les montagnes qui se dressaient devant lui se sont rangées, ont rétréci, pour le laisser grand maître imposant, au cœur d’une ronde de minuscules petites sœurs. Blanc et reluisant de la tête au pied (car il n’a qu’un seul pied… ?), il semblait avoir poussé ce petit monde pour se faire un espace confortable. Il m’a fait pensé à une statue de Bouddha, entourée de ses bodhisattvas, ou au Père Castor, lisant une histoire d’une voix grave et posée, au milieu d’un groupe de jeunes enfants (certes, le niveau de référence n’est pas vraiment le même…).
Enfin, depuis le panorama au dessus de Shôsenkyô, le mont Fuji était bleu. Il était à la fois lointain et grand. Sa forme parfaitement régulière lui donnait tout son charme – il était le repère apaisant à l’horizon, la silhouette harmonieuse vers laquelle se tournent tous les regards.

Hokusai, Les 36 vues du mont Fuji, 1831-1833

Quatre points de vue, quatre personnalités. Serait-ce donc là le charme réel de ce fameux sommet ? A l’époque Edo, Hokusai peignait les 36 vues du Mont Fuji – qui sont en fait quarante-six. Symboliques d’une partie de la culture de leur époque – naissance d’un certain consumérisme, signifiée par l’ambition de collectionner l’ensemble des images de la série, développement du goût pour le voyage et la découverte du terroir, mais aussi rudesse de la vie paysanne, si bien dépeinte dans ces images – ces estampes sont aujourd’hui parmi les plus célèbres. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui, lorsqu’on parle d’art japonais, sauront citer le nom du fameux « Vieux Fou de dessin ». En quelques années d’études japonaises, et surtout de spécialisation dans la peinture de ce pays, j’ai lu un certain nombre de théories sur ces œuvres, sur leur symbolisme, sur leur technique, leur mode de diffusion, leur public. Je sais, théoriquement, que la Grande Vague de Kanagawa est un chef-d’œuvre dans sa composition, mais aussi dans l’image qu’elle véhicule de la stabilité et de la pérennité de la montagne, face aux tourments évoqués par la vague, et que sa couleur bleue est typique des ukiyo-e1Terme japonais pour désigner ces estampes nées à l’époque Edo. d’après « l’âge d’or » (le bleu est devenu le pigment le plus accessible en termes de prix à ce moment). J’ai avalé la théorie, je l’aime beaucoup et elle m’a permis de développer une certaine sensibilité envers les paysages d’ukiyo-e. Pourtant, ce n’est que lors de cette escapade à Yamanashi que j’ai finalement compris le sens réel de ce travail. C’est en voyant le mont Fuji prendre ses couleurs et formes les plus diverses, revêtir ses costumes les plus variés, que j’ai saisi l’intention d’Hokusai – peut-être même la fascination qu’il a lui-même portée à cette montagne. Quel dessein plus ambitieux que celui de saisir la totalité des natures de ce grand mystificateur qu’est le mont Fuji ?

Katsushika Hokusai, Les 36 vues du mont Fuji, Shinagawa sur le Tokaido (1831-1833)

J’ai découvert que selon le lieu, selon l’heure, le temps, sans doute aussi la saison, celui-ci change non seulement de forme et de couleur, mais aussi de caractère. Serein, pacifique, élégant, chaleureux, imperturbable, délicat, ensorcelant, tranquille… tant de qualificatifs qui pourraient lui convenir selon le regard qu’on lui porte, selon le profil qu’il nous montre.
Au-delà du symbole qu’il représente pour la nation, en tant que sommet le plus haut, entité spirituelle, et point « central » du pays, peut-être le mont Fuji enchante-t-il surtout par ce mystère qui l’entoure, et par le caractère humain que lui confèrent ses changements d’humeur ?
Ainsi ressent-on que, comme les Meules de Monet, les 36 vues du Mont Fuji nous parlent sans doute, elles aussi, du passage du temps, des infinies oscillations du paysage, et avec lui des sentiments humains.
C’est, je pense, pour cela, que le mont Fuji attire, et qu’il est d’ailleurs aujourd’hui encore un motif récurrent dans les travaux de plusieurs artistes japonais, de REBIRTH OF THE WORLD ou Amaterasu d’Aoshima Chiho, à Nature of Child de Nakamura Moe, ou tout récemment 199X⁶ de Kaneta Ryoko.
De cette courte aventure est né en moi un nouveau petit rêve : à travers mes voyages et ma vie dans ce pays, pourrai-je moi aussi croiser suffisamment souvent le mont Fuji, pour avoir un jour mes propres 36 vues (c’est à dire 46…)? Pour l’instant, le compte est à sept. Sylvain, quant à lui, en a collectionné deux de plus que moi, dont une depuis l’avion… une chance que l’on peut difficilement provoquer!

Nakamura Moe, M. Fuji, 2014 (©Nakamura Moe)

 

Mes remerciements à Nakamura Moe pour l’autorisation à utiliser l’image de son œuvre dans cet article. Retrouvez d’autres œuvres de l’artiste sur son site officiel : https://www.moe-nakamura.com/
(Retrouvez toutes les estampes des 36 vues du mont Fuji sur le site de la BNF : http://expositions.bnf.fr/japonaises/albums/fuji/index.htm )

Notes   [ + ]

1. Terme japonais pour désigner ces estampes nées à l’époque Edo.

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