Oeshiki – épilogue : matsuri et évasion dans les œuvres culturelles✿ Lecture : 3 min

Cet article vient en complément de notre récit du festival Oeshiki. Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous conseille donc de le faire d’abord! Ici, je porte une courte réflexion sur certains aspects de la représentation du matsuri dans la littérature et l’animation japonaise.

 

Au long de son article sur le matsuri Oeshiki, Sylvain a évoqué l’impression que nous avons eu, ce soir-là, d’être momentanément sortis de la réalité, d’avoir été transportés vers une autre dimension. Alors que nous progressions lentement dans ce brouhaha de lumières, de sons et de gens, je constatais le décalage certain entre ce moment et la vie quotidienne. Autour de nous, des hommes et femmes riaient, chantaient, priaient, buvaient ; bien que nous fussions jeudi soir, les enfants jouaient jusqu’à tardivement, et il était difficile d’imaginer que, dès le lendemain, chacun aurait repris sa routine, au travail ou à l’école. Dans cette ambiance à la fois pieuse et festive – finalement très différente de l’image que nous avons d’une cérémonie religieuse judéo-chrétienne – je me remémorais les écrits de Mircea Eliade, dans lesquels mes études m’ont plongée ces derniers mois. Dans son ouvrage Images et symboles: essais sur le symbolisme magico-religieux, en particulier dans les deux premiers chapitres, Eliade situe l’abolition du Temps comme l’un des objectifs ultimes du cheminement religieux (dans les religions archaïques en particulier) : on peut ainsi lire que « dans la mesure où l’homme dépasse son moment historique et donne libre cours à son désir de revivre les archétypes, il se réalise comme un être intégral, universel »1Mircea Eliade, Images et symboles: essais sur le symbolisme magico-religieux, Paris, Gallimard, 1979, p. 44 ou encore qu’ « il n’existe pas de plus grand obstacle à l’Union avec Dieu que le Temps »2Op. cit., p. 117. Ainsi, les mythes, mais aussi certains moments particuliers comme la prière ou les rites, sont considérés comme tant de processus pour transcender le Temps historique, humain, et accéder au Temps infini, au Cosmos. Ce soir-là, pour la première fois dans ma vie d’athée, ces notions ont pris une tournure concrète, tandis que je faisais le lien entre mes lectures et cette nouvelle expérience. Ainsi, je comprenais comment une cérémonie pouvait effectivement créer une sensation de glissement de l’espace-temps, que l’on soit ou non croyant.

Paprika (Satoshi Kon)

A bien y réfléchir, j’ai pu constater que le matsuri apparaissait comme  le contexte idéal pour cette fuite de la réalité, non seulement dans mon vécu, mais dans beaucoup d’œuvres culturelles japonaises que nous avons parcourues. Nous avons retrouvé avec ravissement, et une compréhension nouvelle, les films et livres dans lesquels un évènement aux allures de matsuri constituait le « climax » de l’histoire, la perte totale des repères spatio-temporels, le lieu où pouvait surgir totalement le surnaturel. Pour n’en citer que quelques-uns, c’est le cas de Paprika, avec sa grande parade, du récent succès Kimi no Na ha (Your Name), dans lequel un soir de matsuri constitue une étape cruciale de l’avancement de l’histoire, et qui lui-même porte d’ailleurs sur la question de la linéarité du temps, ainsi que du superbe roman Manazuru3Kawakami Hiromi, Manazuru, Arles, P. Picquier, 2009. Enfin, Sylvain évoquait le monde du Voyage de Chihiro. Ce dernier est un peu particulier ; puisqu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un matsuri, mais l’ambiance traditionnelle et festive est ici aussi au rendez-vous ; et le changement de « dimension » peut y être situé au moment ou les protagonistes passent le tunnel, ou à celui où les parents de Chihiro entrent dans la « fête » en mangeant à un buffet – qui n’est pas sans évoquer les stands de nourriture des matsuri. En japonais, Le Voyage de Chihiro s’appelle « Sen to Chihiro no Kamikakushi » (千と千尋の神隠し) ; le kamikakushi de Sen et Chihiro. Un « kamikakushi » signifie un enlèvement par les divinités – un terme autrefois utilisé pour parler des disparitions (définitives ou non) inexpliquées ; la personne disparue étant supposée être passée dans le monde divin, hors de notre espace-temps. Alors, ce jeudi-là, au rythme des tambours et sous les lanternes de « Oeshiki », peut-on penser que nous avons vécu un kamikakushi… ?

 

Notre petit escalier vers le chemin du retour

 

Notes   [ + ]

1. Mircea Eliade, Images et symboles: essais sur le symbolisme magico-religieux, Paris, Gallimard, 1979, p. 44
2. Op. cit., p. 117
3. Kawakami Hiromi, Manazuru, Arles, P. Picquier, 2009

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