Train de nuit pour Enoshima : dans le folklore du Nouvel An✿ Lecture : 22 min

Lundi 1er janvier 2018, 4h17, nous sommes à la gare de Shinjuku, où nous montons dans le train en direction d’Odawara. Autour de nous, pas mal de jeunes gens fatigués, un peu saouls, et à moitié endormis, qui semblent avoir bien profité de leur réveillon en centre-ville. Pas de place assise. Nous, nous n’avons pas fait la fête. Nous sommes partis de chez nous à 3h du matin. Après quelques arrêts, nous trouvons un siège pour nous asseoir, et nous laissons dorloter par le roulement du train. Fatigue. Au bout du wagon, un petit groupe d’Américains discute bruyamment. Sur la banquette d’en face, une brochette de jeunes filles endormies. Bâillement. Nous voilà dans une situation bien étrange. Comment en sommes-nous donc arrivés là… ?

2018 est l’année du chien ! C’est Chibi qui va être content !

Voici quelques semaines déjà que l’entrée dans l’an 30 de l’ère Heisei se prépare, tandis que l’on voit fleurir dans les commerces les cartes de vœux (年賀状, nengajô), les kagami-mochi1Il s’agît de deux boules de mochi, pâte de riz, superposées, que l’on dispose sur les autels pour le Nouvel An. (鏡餅), et autres shimekazari (しめ飾り). En cette nouvelle année, le Chien est à l’honneur, et l’on voit son museau pointer un peu partout, sur des affiches aux coins des rues, comme dans les boutiques de souvenirs.

Il y a cinq ans, nous passions un réveillon tranquille dans la périphérie de Nagoya, loin de la foule et sans célébration spéciale. Habitant tous les deux dans des coins isolés, nous n’avions pas vu monter l’agitation à l’approche du 1er janvier, et n’avions pas idée qu’il s’organisait alors l’une des plus importantes célébrations de l’année. Entre temps, nous avons entendu parler des diverses traditions qui entourent cette date spéciale, et étions bien décidés à découvrir cela de nos propres yeux. Dès le mois d’octobre, j’ai commencé à préparer le terrain et à chercher la meilleure manière de m’immerger dans les coutumes locales.

 

Le Nouvel An au Japon : une affaire familiale, mais pas que…

Vous le lirez dans chaque article sur la question : le Nouvel An japonais (お正月, oshôgatsu) est une fête familiale, et religieuse. Non pas qu’il n’existe pas, surtout à Tokyo, de grandes fiestas alcoolisées et de compte à rebours, mais dans la plupart des foyers, il s’agit apparemment plus d’un moment solennel et intime, que l’on partage avec les plus proches, en s’adonnant à diverses coutumes : le grand ménage de fin d’année, la décoration de la maison pour attirer la bonne fortune et repousser le malheur, la préparation et dégustation de plats symboliques typiques de cette période2Ainsi mange-t-on des nouilles soba, dit-on, car l’on souhaite mener une vie aussi longue que celles-ci., puis la première prière au temple ou au sanctuaire.

Une célébration qui a donc beaucoup lieu au sein de la maison. Or, malgré quelques furtifs clins d’œil à nos amis japonais, force est de le constater : nous ne sommes pas invités au sein de « la maison ». Non pas que nous ne soyons jamais invités. Mais pas le 31 décembre. « Je pensais passer dans ta région aux alentours du Nouvel An… » « Ah oui ? … C’est bien ! ». Bon… . On ne peut pas leur en vouloir ; c’est sans doute l’un des seuls congés annuels où toute la famille peut être disponible et présente – quoi de plus évident que de vouloir passer un moment intime ?

Résignée, je tourne mes recherches vers les traditions publiques ou en extérieur. Dans les temples bouddhistes, à minuit, on sonne 108 coups de cloche, pour purifier symboliquement l’âme de ses 108 passions terrestres. La première visite au temple ou au sanctuaire3Ou aux deux, j’espère écrire bientôt un article sur le syncrétisme religieux au Japon., hatsumôde (初詣) est également un évènement de premier ordre, qui se déroule sur les trois premiers jours de janvier. Une dernière coutume attire mon attention : apparemment, il serait d’usage de contempler le premier lever de soleil (初日の出, hatsu hinode) ; une pratique supplémentaire pour attirer la chance pour l’année à venir.

Les horaires de lever et coucher du soleil diffèrent largement entre le Japon et la France. Ainsi, tandis que même pour le solstice d’été, la nuit tombe à 19h, le jour ne se lève jamais plus tard que 6h50 (et à 4h30 en plein mois de juin !). Autant dire que, même au cœur de l’hiver, nous avons rarement le plaisir d’apprécier l’embrasure du ciel au petit matin. Nous n’avons pas beaucoup de souvenirs de levers de soleil japonais ; en dehors, bien sûr, de celui, majestueux (mais un peu douloureux), depuis le sommet du mont Fuji en 2013. L’idée est séduisante. Reste à trouver un lieu propice à l’évènement. Depuis Tokyo, inutile d’espérer voir le soleil pointer depuis le sol – or, si les principales tours de la capitale (Tour de Tokyo, Sky Tree, observatoire de la Mairie) ouvrent exceptionnellement pour l’occasion, le nombre limité de place est géré avec un tirage au sort, et il est déjà trop tard pour espérer obtenir une entrée. Les recommandations sur internet suggèrent le sommet du mont Takao – non loin de Tokyo –, mais j’ai déjà donné pour l’alpinisme nocturne, et ni Sylvain ni moi ne sommes prêts à nous adonner à cette pratique en plein hiver. Il reste donc l’option de la plage, qui, en fouinant un peu, semble finalement plutôt raisonnable. Les trains circulant toute la nuit, nous pouvons envisager de nous y rendre au petit matin, sans avoir à dormir à l’hôtel.

Mais la météo s’annonce plutôt mauvaise. Nous laissons cette idée dans un coin de nos esprits, et voyons passer tranquillement la semaine qui nous sépare du réveillon.

 

Un bien sage réveillon

Le Kôhaku Uta Gassen

Dimanche 31 décembre, nous laissons couler la matinée comme un week-end normal. Peu avant midi, il me vient à l’esprit que, les congés du jour de l’An étant les plus importants de l’année, il est probable que le supermarché près de chez nous ferme ses portes – habituellement ouvertes 7j/7, de 8h30 à 21h. Bouleversement de nos habitudes japonaises ! Nous qui, en France, ne fréquentions pas les magasins plus d’une fois par semaine, nous préparons trois jours sans courses avec une rigueur militaire, et l’impression d’anticiper l’approche d’un grand cataclysme nous condamnant à rester confinés pendant plusieurs mois. C’est que, acclimatés aux pratiques locales (liées aux dates de péremptions très courtes, au petit frigo, au trajet à pieds et non en voiture, et aux plats frais tout prêts et à bas prix, parfaits pour manger bien sans cuisiner), nous avons l’habitude d’aller chaque midi choisir nos deux repas pour la journée – et il arrive même que les employés nous voient passer deux, voire, exceptionnellement, trois fois aux caisses dans une même journée ! Bref, nous consacrons toute notre concentration à la préparation de ces trois jours de subsistance, et prévoyons seulement un plat que l’on apprécie – le niku-jaga – et une canette de bière pour passer la soirée.

Vers 19h, nous allumons, chose rare, la télévision, pour jeter un œil au fameux programme musical qui, chaque année depuis 1951, enregistre des records d’audience, « Kôhaku Uta Gassen » (紅白歌合戦, litt : « concours de chant rouge et blanc »). Laissant passer quelques chansons de cette émission, basée sur le principe d’une compétition entre les artistes masculins (équipe blanche) et féminins (équipe rouge) les plus populaires du pays, nous nous amusons des mises en scènes spectaculaires, et un peu kitsch, qui nous rappellent l’eurovision. Nous accompagnons nos bières de quelques edamame, et passons finalement ce moment en (mini-)famille, dans notre (mini-)maison, en imaginant que l’ambiance est sans doute assez proche dans les foyers du voisinage. La météo pour la nuit a tourné : apparemment, il va faire beau. Nous pensions choisir entre les cloches de minuit et le lever aux aurores, mais notre curiosité est plus forte, et la décision est prise : nous ferons tout cela… et même plus !

 

Joya no kane (除夜の鐘), les 108 coups de cloche

A 11h45, nous nous rendons ainsi au Ikegami-Honmonji, à deux pas de chez nous. J’avais lu, dans les méandres de web, que c’était une destination privilégiée, et que la foule y serait dense ; mais il n’y a rien, en fait, de comparable au festival d’Oeshiki du mois d’octobre. Quoique, la file pour gravir les marches du temple est longue. Arrivés un peu avant minuit, nous faisons le tour des quelques stands de nourriture installés devant la porte principale pour l’occasion – takoyaki, oden, yakisoba… L’un d’eux propose des daruma, ces fameuses figurines à l’effigie de Bodhidharma, un moine bouddhiste dont la légende veut qu’il se coupa les paupières, pour lutter contre le sommeil qui perturbait sa méditation. Ces objets, existant de toutes les tailles et couleurs, sont l’un des nombreux types d’amulettes porte-bonheur : dotés de deux grands yeux entièrement blancs, on en colorie une pupille pour formuler un vœu, puis la seconde lorsque celui-ci se réalise.

La cloche des 108 coups au Honmonji

Tandis que nous détaillons le contenu des étalages, dans la cour principale du temple retentissent soudain quelques voix : « San, ni, ichi… Akemashite Omedetô ! ». Un compte à rebours, puis des vœux de bonne année, qui résonnent avec le premier coup de cloche. Vu le nombre de personnes rassemblées, l’intensité est tout de même modeste – au point que cinq minutes plus tard, Sylvain me demande de quoi il s’agissait ! Les voix proviennent principalement de petits groupes de jeunes. Nous nous attendions d’ailleurs, pour cette occasion religieuse, à voir beaucoup de familles, et constatons avec surprise le nombre de jeunes venus festoyer entre amis. Devant la cloche principale (梵鐘, bonshô), des visiteurs, arrivés un peu plus tôt pour obtenir un ticket, se présentent par groupes de six pour la sonner, en tirant ensemble les cordes activant la poutre de bois placée face au panneau de frappe. Sans doute pour éviter que deux coups ne soient sonnés par maladresse, un moine retient, après chaque impact, le retour de la pièce de bois. La précision est donc de mise – et cette cérémonie est finalement assez ambiguë, entre les personnes qui s’amusent de jouer le rôle de carillonneur, et le sérieux de la pratique, qui se traduit dans le salue qu’adresse chacun en direction de la cloche après l’avoir sonnée, et dans l’assiduité des visiteurs, qui attendent longuement en file pour adresser une prière à l’autel.

Après avoir écouté résonner le bonshô quelques temps, nous prenons le chemin du retour. Nous avons deux petites heures devant nous, pour nous allonger un peu avant de partir vers la suite de nos aventures.

 

Train de nuit pour Enoshima

Nous y voilà donc. A 2h45, j’ai tiré hors du lit Sylvain, qui commençait à douter de l’intérêt de ce programme et était fort tenté de lui préférer son matelas douillet, et nous nous sommes pressés vers la station la plus proche. Nous avons pris le métro dans une gare calme, mais pas vide non plus, puis la ligne Yamanote, quant à elle nettement plus animée – par les groupes de fêtards ayant réveillonné à Shibuya, entre autres. Nous sommes arrivés dans un Shinjuku un peu moins agité que d’habitude, et sommes montés dans le local en direction d’Odawara. Et nous voilà, assis face à cinq dormeuses.

Une belle brochette de raies !

Le type à côté de Sylvain fleure bon l’alcool, et s’endort avec la plus grande élégance, bavant très proprement sur le sol. Impossible de savoir où vont ces gens dans le même wagon que nous, qui s’éloigne vers la banlieue sud, mais l’ambiance laisse supposer que la fête est finie (très bon album d’Orelsan), et qu’ils rentrent chez eux. Un peu avant 5h, nous sortons du train pour un changement ; la gare est vide et glaciale, et même le combini y est fermé (comme quoi, ça peut arriver). Nous échangeons quelques regards avec nos compagnons pigeons, puis sautons dans notre correspondance à destination de Katase-Enoshima. A notre grande surprise, la voiture est pleine. Les voyageurs semblent en meilleure forme que nos précédents compagnons de route, et augmentent en nombre au fil des stations, tant et si bien que nous sommes toute une foule à descendre au terminus, et que notre inquiétude de ne pas savoir par où trouver la plage, à l’arrivée dans cette ville inconnue, s’envole passée le portique : à l’évidence, nous n’avons qu’à suivre le groupe.

Parmi les différentes plages du coin, Sylvain choisit celle à l’est (hé oui, il est plein de bon sens), et nous nous installons, parmi les nombreux visiteurs, au bord du trottoir qui surplombe celle-ci. Il est 6h10, le ciel verdit à l’horizon. Dans l’obscurité, nous peinons à distinguer les contours de cette petite ville côtière, où nous venons pour la première fois. Nous nous laissons porter par le mystère, écoutons d’une oreille les rires discrets et conversations légères de la foule. Puis, peu à peu, des silhouettes s’alignent le long de l’eau, et forment une petite frise noire, dentelle cousue au bord de la plage. Au début, il y en a une tous les deux mètres environ, puis une par mètre, plus encore, et bientôt, alors qu’un orange intense teint le bas du ciel, nous ne pouvons plus distinguer les personnes les unes des autres. On attend. Des oiseaux, mouettes et rapaces, semblant se réveiller, commencent à s’agiter dans l’azur. Dans l’eau, quelques jeunes insouciants ont retiré leurs vêtements et pataugent, provoquant l’amusement de l’assemblée. Une barque, puis des jet-skis, tracent des cercles dans la baie, créant dans leur sillage quelques remous. J’ai repéré dès notre arrivée une pointe blanche dans le ciel nocturne : le mont Fuji, dans notre dos, émerge aussi peu à peu, se couvrant d’une robe rose. 6h40. Le ciel est clair. Quelques enfants accompagnés de leurs parents se sont joints à la foule. Il reste dix minutes avant l’arrivée supposée de l’astre rouge au lointain. Si l’ambiance est calme, et si chacun patiente, l’enthousiasme est palpable. « Môsugu da ne », « C’est bientôt ». Une fine bande de nuages au loin retarde un peu le moment. Puis, la petite lumière rouge vif fait son apparition, accueillie par quelques acclamations, « oooh », « aaaaah ! ». Pas de « banzaï » comme sur le mont Fuji, mais quelques minutes intenses où tout le monde suit avec émotion et concentration l’ascension du disque solaire, dans une communion des esprits vers le souhait d’une radieuse année, et l’espoir d’une belle journée.

Je suis émue. Moi, qui ne me reconnais ni dans le clairon qui sonne (on continue dans le thème musical avec ce cher Brassens), ni dans aucune célébration d’ordre religieux, et qui ne peux que m’amuser de toute forme de superstition, je sens quelques larmes poindre aux coins de mes yeux. Bien sûr, j’ai toujours aimé les levers de soleil ; de voir l’eau du Pacifique se teindre du même orange que sous le pinceau de Monet ne pouvait pas me laisser indifférente. Impression, Soleil Levant. Avec les oiseaux virevoltant au dessus de nos têtes, et le Fuji dans notre dos, saluant avec nous, dans son voile couleur corail, l’arrivée de son compagnon de toujours, la scène était magistrale. Mais cette émoi ne pouvait qu’être décuplé par le sentiment d’avoir partagé, avec chaque personne autour de nous, un instant intime et solennel ; d’avoir été accueillis au sein du groupe pour vivre ce moment exceptionnel. L’étonnante tradition du hatsu hinode était dense et légère, spirituelle sans être religieuse, symbolique mais naturelle,  profane et panthéiste. Perchés au dessus de la plage, nous laissions les premiers rayons du jour réchauffer nos visages, encore assaillis par le froid des nuits hivernales quelques minutes plus tôt, et découvrions enfin, autour de nous, les traits de cette ville côtière, qu’il nous restait à visiter.

 

Enoshima : l’île légendaire au large de Kanagawa

Tandis que la foule se disperse, en quête, pour beaucoup, d’un petit déjeuner, nous décidons de nous diriger vers la plage ouest, de l’autre côté de la digue. Il est temps d’aller adresser un salut, en bonne et due forme, à celui qui semble être devenu notre compagnon de route depuis que nous sommes à Tokyo : le mont Fuji. De ce côté, nous nous retrouvons parmi quelques badauds, à apprécier le volcan sous un profil qu’on lui connaît peu. Toujours enveloppé de sa brume rosée, il flotte, petit mais invariablement solide. Sur le sable, l’océan se déroule en minuscules vagues. Sylvain prend des photos, je ramasse quelques coquillages, nous profitons de ce début de journée serein. Puis, nous nous mettons en marche vers l’île d’Enoshima, à proprement parler, qui, reliée à la côte par une route praticable à pied comme en voiture, nous illuminait de son phare une heure plus tôt.

Ayant décidé d’improviser, nous n’avons pas de plan, et aucune idée de ce qu’il y a à voir dans les environs. Sylvain se demande ainsi s’il y a un intérêt à marcher jusqu’à l’îlot qui, petit, n’est sans doute pas couvert d’attractions touristiques. Sur le pont, nous croisons, en plus, des dizaines de personnes qui prennent le chemin du retour – se pourrait-il que nous ayons raté l’animation principale de la journée ? En pensant cela, nous sommes bien loin du compte. A peine les pieds posés sur Enoshima, nous voyons se dérouler sous nos yeux un dense essaim de visiteurs, qui remontent une charmante ruelle, qui semble être l’allée principale. Marquée en son entrée par un grand torii de bronze, celle-ci est une Nakamise-dôri (comme à Asakusa), qui mène au sanctuaire Enoshima-jinja. Commençant à ressentir la faim, nous la remontons donc, en quête d’un en-cas. Mets divers et variés au shirasu4Alevins d’anguille, spécialité locale., petits flacons de sable et coquillages… Les souvenirs locaux sont indéniablement liés à la culture maritime. Cependant, peu enclins à un repas de fruits de mer à 8h du matin, nous jetons notre dévolu sur des mitarashi-dango, et des meoto-manjû (女夫饅頭, que l’on pourrait traduire par « manjû d’elle et lui ») ; deux gâteaux cuits à la vapeur, fourrés à la pâte de haricot azuki, l’un blanc, au saké, et le second marron, au kuromitsu, sirop de sucre noir. Servies toutes chaudes, ces petites friandises sont un ravissement pour les papilles, et nous ne regrettons pas notre choix.

Tandis que nous progressons vers le haut de la rue, la foule s’intensifie, pour bientôt former une interminable file d’attente. Face à nous, un deuxième torii, rouge, et les marches pour accéder au sanctuaire principal de l’île, avec sa porte à l’architecture très atypique. Au bout de l’allée, un agent de sécurité régule la circulation piétonne afin de ménager un espace de sortie. Nous découvrons la ferveur du hatsu-môde. Nous avions bien entendu parler de cet évènement de premier ordre ; partout, nous avions lu que cette tradition de se rendre impérativement au sanctuaire ou au temple, au cours des trois premiers jours de l’année, était l’une des plus suivie de l’archipel. Sur internet, les recommandations étaient claires : si vous n’appréciez pas les bains de foule, évitez les grands édifices religieux durant cette période. Toutefois, entre ce que nous avions imaginé et la réalité qui se présentait sous nos yeux, il y avait un monde ! Jamais nous n’aurions pensé voir tant de personnes prêtes à patienter pendant plusieurs heures, dans le froid, pour pénétrer dans les lieux les plus réputés. Et, bien sûr, impossible d’accéder à l’entrée principale sans attendre à leur suite. N’étant pas venus pour prier, nous contournons le rassemblement, pour nous faufiler vers un petit escalier, sur la gauche, et poursuivons notre visite, renonçant à découvrir les monuments centraux du lieu.

Léger regroupement en direction d’Enoshima-jinja

Sur ce chemin, nous croisons, de-ci de-là, des petits sanctuaires annexes, quant à eux bien plus délaissés des visiteurs, jusqu’à arriver sur les hauteurs de l’île. Quelques pas pour traverser un parc, et les arbres se dégagent pour laisser place à un panorama époustouflant. Face à nous, l’océan Pacifique, d’un bleu intense, s’étend à perte de vue. Sur notre gauche, nous apercevons au loin la plage où nous nous tenions le matin-même, tandis qu’en contrebas, de splendides falaises nous font ressentir l’altitude. A notre droite, le mont Fuji, perdu de vue depuis notre arrivée sur l’îlot, réapparaît, solide et confiant, sous son capuchon blanc. Son voile s’est dissipé, pour laisser place à une harmonie de bleus, du zénith à la mer. L’eau est d’un calme saisissant – qui n’a d’égal que l’impassibilité du volcan à l’horizon. Tout est silencieux et éblouissant. Il est 8h passées ; à l’autre bout de la Terre, ma famille vient peut-être de faire sauter les bouchons en se souhaitant une bonne année.

La suite de la promenade nous fait traverser à nouveau un sanctuaire, de taille moyenne cette-fois, où nous nous attardons devant un édifice inhabituel : une petite grotte surmontée d’un dragon. Le shimenawa (注連縄)5Corde sacrée en paille de riz, dont la fonction, dans la religion shintô, est principalement de marquer le seuil d’un espace sacré., à l’entrée de celle-ci, indique le caractère sacré du lieu. Nous avons face à nous, sans le savoir, l’une des nombreuses représentations de dragon liées à l’origine légendaire d’Enoshima. Narrée en 1047 par le moine bouddhiste Kôkei dans les chroniques Enoshima Engi (江島縁起), celle-ci raconte que les habitants de la baie furent autrefois persécutés, des millénaires durant, par un dragon à cinq têtes (五頭龍, Gozuryû). Un jour, alors que la région venait d’être tourmentée par de violentes tempêtes et d’incessants séismes pendant plus d’une semaine, une petite île surgit de l’océan, tandis que des nuages descendait la déesse Benzaiten (弁才天). Le dragon, renversé par la beauté de cette dernière, la demande en mariage – mais Benzaiten le sermonne pour ses mauvaises actions, et pose la condition qu’il cesse son comportement tyrannique. Dès lors, la région ne fut plus assaillie par les cataclysmes, et, sous la double protection de Benzaiten et du dragon, devint plus prospère que jamais. D’après cette même légende, ce serait d’ailleurs le corps du dragon, mort de vieillesse, qui formerait les collines entre Kamakura et Koshigoe6Source de la légende : https://www.travel.co.jp/guide/article/5210/ .. Le nom de cette dernière ville, s’il s’écrit aujourd’hui 腰越,  aurait été autrefois orthographié 子死越, littéralement « surmonter la mort des enfants » – une appellation qui  ne manque pas de faire écho au comportement du dragon, qui s’en prenait particulièrement à ceux-ci. Le « dragon à cinq têtes » évoque par ailleurs la rivière locale, qui était connue pour ses violentes crues ; on sent donc l’importante prégnance de ce mythe sur les réalités géographiques de la région.

Passé le sanctuaire au dragon, nous atteignons le bout de notre parcours, en descendant les marches pour rejoindre le niveau de l’eau, à l’extrémité de l’île. Ici, quelques petits groupes d’amis s’amusent avec les discrètes vagues. Des visiteurs prennent quelques photos. Dans un coin, un pêcheur patiente au bout de sa ligne. Décidément, nous savourons le calme des lieux.

Contemplant le grand océan, et l’imperturbable silhouette du mont Fuji en arrière plan, nous réalisons que nous sommes, comme dans la plus célèbre œuvre de Hokusai, « au large de Kanagawa ». Cette île, hors du temps, est imprégnée de littérature, de légendes, et de croyances locales. Elle a vu passer une histoire religieuse complexe : dans ses sanctuaires se mêlent le culte des trois déesses shintô Munakata-Sanjoshin (宗像三女神) et celui de Benzaiten, déesse bouddhique, dont le statut, de divinité de la mer à divinité des arts et de la musique, en passant par divinité de la guerre navale à l’époque Edo, n’a cessé d’évoluer, sans doute avec les besoins de la population. L’endroit est un témoin important de la complexité du syncrétisme religieux – ainsi Benzaiten serait-elle, elle-même, une synthèse de la déesse hindoue Sarasvati et du kami Ugajin – et de son histoire, y compris de son interdiction lors de la restauration de Meiji (1868-1912), qui entraînât la suppression temporaire des statues à l’effigie de la déesse sur l’île. Lieu de culte majeur au cours des époques, et destination privilégiée de pèlerinage à Edo (1603-1868), Enoshima a fasciné la création artistique et poétique, et on la retrouve sous le pinceau des grands noms de l’époque – de Bashô à Hiroshige.

Utagawa Hiroshige, Foules visitant le sanctuaire de Benzaiten à Enoshima, dans la province de Sagami, 1847-1852

Sans avoir pu découvrir la totalité de cette richesse culturelle – nous n’avons eu la chance de visiter ni les sanctuaires principaux, ni la grotte dans la falaise, en travaux suite à des dommages causés par des typhons –, nous avons regagné la côte, en ne cessant de nous ébahir à chaque nouveau paysage, à chaque coin de rue. Vers 11h30, nous avons pris la ligne Enoden – l’un des plus anciens trains électriques du Japon – qui, longeant l’océan, nous a amené en 30 minutes dans la ville historique de Kamakura. Ici, le peuple affluait, et nous avons pu témoigner une nouvelle fois de l’importance de la visite au sanctuaire pour la nouvelle année : devant le grand jinja, Tsurugaoka Hachimangû, c’étaient cette fois des milliers de personnes qui s’alignaient, au bas des marches, pour saluer la divinité des lieux. Ici, en discrets observateurs, nous avons vogué de sanctuaires en temples, pour détailler l’ensemble des pratiques liées à ce premier de l’an. Nous avons vu les gens prier, mais aussi acquérir diverses formes d’amulettes, ramener les anciennes afin qu’elles soient brûlées, tirer des omikuji, petits papiers qui prédisent la fortune pour l’année, et les nouer pour conjurer le sort en cas de mauvaise prédiction – un ensemble de coutumes variées dont nous espérons faire une vidéo bientôt. Nous pensions croiser beaucoup de gens en kimono, mais ceux-ci se sont finalement avérés assez peu nombreux. Déambulant au sein des innombrables édifices religieux de la ville, nous avons découvert un Kamakura un peu différent, enrichissant notre connaissance de ses ruelles, que nous ne manquerons pas de vous présenter dans un prochain article !

 

Épuisés et satisfaits, nous sommes rentrés chez nous en fin de journée, la tête pleine de songes ; condition parfaite pour faire un « premier rêve de l’année » (初夢, hatsuyume) qui, selon la croyance héritée de l’ère Edo, sera de particulièrement bonne augure s’il y apparaît le mont Fuji, un faucon, ou… une aubergine ! (Pourquoi pas, me direz-vous…) Et, après une longue nuit de sommeil, c’est le cœur battant que nous repartirons vers de nouvelles aventures dans la région du Kantô, dont, après plus de quatre mois sur place, nous commençons à découvrir le charme intense, et à propos de laquelle nous avons encore de nombreux récits à vous faire partager.

 

Galerie :

En bref :

 

Le lieu : Enoshima (kanji : 江ノ島)

Site de la ville : https://www.jnto.go.jp/eng/regional/kanagawa/enosima.html

Durée de notre visite : 1 journée

Transports (Depuis Shinjuku) : Odakyu-line jusqu’à Katase-Enoshima, 1 heure, 630 yens/personne.

Manger : Une fois arrivés sur l’île, vous trouverez toute une panoplie de boutiques et de restaurants, proposant des menus et aliments originaux,  axés sur les produits de la mer !

Coup de cœur : Le lever de soleil sur la plage d’Enoshima, qui vous demandera de régler votre réveil un peu tôt, mais qui, en contre partie vous offrira une vue magnifique sur la baie d’un côté et sur le mont Fuji de l’autre. Le coucher de soleil y est, d’autre part, particulièrement célèbre.

 

Notes   [ + ]

1. Il s’agît de deux boules de mochi, pâte de riz, superposées, que l’on dispose sur les autels pour le Nouvel An.
2. Ainsi mange-t-on des nouilles soba, dit-on, car l’on souhaite mener une vie aussi longue que celles-ci.
3. Ou aux deux, j’espère écrire bientôt un article sur le syncrétisme religieux au Japon.
4. Alevins d’anguille, spécialité locale.
5. Corde sacrée en paille de riz, dont la fonction, dans la religion shintô, est principalement de marquer le seuil d’un espace sacré.
6. Source de la légende : https://www.travel.co.jp/guide/article/5210/ .

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