Escapade en Mer Intérieure : futatabi vous emmène (encore) en voyage

En ce début du mois de mars, les pruniers ont fleuri et le temps se réchauffe un peu. La fac est en vacances, les touristes sont encore peu nombreux : c’est le moment parfait pour un petit voyage à la découverte des régions moins connues du Japon !
Vous avez été nombreux à suivre nos aventures dans le Tôhoku et les Alpes au mois d’août ; et c’était un plaisir de partager au jour le jour nos photos et impressions. J’ai donc décidé de renouveler l’expérience.

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Cette fois-ci, le projet est moins ambitieux : nous partons 7 jours, pour une boucle de 500 kilomètres.

A l’origine, nous pensions prendre 10 jours pour nous rendre à Kyûshû – dont les photos de paysages et d’architectures ont de quoi faire rêver. Mais l’île méridionale ne comporte pas moins de sept préfectures ! Les grandes villes sont relativement éloignées les unes des autres, et les coins de nature, eux-mêmes, éloignés des villes. Bien sûr, nous aurions pu faire quand même le voyage en décidant de nous limiter à quelques destinations (Fukuoka, Nagasaki et Beppu, par exemple), mais nous avons eu l’impression que pour en profiter pleinement, il valait mieux remettre cela à plus tard – un jour où nous aurons plus de temps, ou une voiture, ou, au minimum, un JR pass.

Nous avons donc envisagé des parcours plus adaptés à la situation : peu de temps, un budget limité, en hiver. L’hiver n’est pas nécessairement une mauvaise saison pour voyager au Japon ; le ciel est souvent dégagé, les lieux touristiques sont bien moins peuplés, les hôtels (et l’avion) sont moins chers. Mais les paysages, en dehors des régions neigeuses, sont aussi moins riches. Et nos – tant appréciées – randonnées de montagne sont exclues d’emblée.

Mais heureusement, il n’y a pas que la marche en montagne, au Japon ! Et quoi de mieux, dans le froid de l’hiver, qu’un onsen bien chaud, un bon plat de udon, et le bleu de la mer ?

Direction la Mer Intérieure de Seto et Shikoku !

L’itinéraire :

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Nous ferons étapes dans les villes suivantes :

  • Himeji : nous y resterons une nuit, le temps de voir le chateau, et d’aller prendre le bateau.
  • Tonoshô : le port principal de l’île de Shôdoshima. Je n’ai pas trouvé énormément d’infos sur cette île, mais elle est grande et il y a l’air d’y avoir beaucoup à faire, donc j’ai pensé que deux nuits ne seraient pas de trop.
  • Naoshima : la célèbre île dédiée à l’art contemporain !
  • Takamatsu : un pied à terre dans l’une des villes principales de Shikoku.
  • Kotohira : pour aller voir le célèbre Kompira-san. Je l’ai déjà visité en 2013, mais pour Sylvain, ce sera une première !

Départ demain, samedi 2 mars, à la première heure ! Comme cet été, je posterai au moins une storie par jour sur instagram, puis en publication sur facebook.

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Haguro, le passage vers le monde des morts

Promenade entre les cèdres …
Afin de vous faire partager cette excursions qui nous a beaucoup fait rêvé, nous avons eu envie de vous en faire le récit sous une forme plus littéraire. J’espère que cette immersion dans l’aventure vous plaira ! Pour les informations pratiques, l’histoire et les légendes des trois monts Dewa, rendez-vous en fin d’article.

Pèlerinage sur les sentiers du mont Haguro

9h30, notre bus nous attend devant la gare de Tsuruoka. Le chauffeur, soucieux que ses deux nouveaux passagers ne comprennent pas sa langue, nous jette un regard inquiet, puis annonce nerveusement qu’en raison de la pluie, la ligne ne dessert pas le mont Gassan. Ce n’est pas notre destination. Après avoir rassuré notre interlocuteur, nous prenons donc place à l’arrière de notre carrosse, qui ne date pas d’hier. Quel triste temps. Le crachin ne nous a pas lâchés depuis que nous avons franchi le massif montagneux qui parcourt en son centre la région de Yamagata. Et il paraît que c’est comme ça depuis une semaine…

Coline se tourne vers moi un peu inquiète. Elle a prévu pour demain l’ascension du mont Gassan, mais vu la météo, cela risque d’être compromis. Je jette un œil par la vitre. Mon sentiment de la veille au soir se confirme. Occuper une journée entière dans ce patelin risque de ne pas être chose aisée.

Nous sommes quatre installés dans ce véhicule vétuste, en comptant le chauffeur. La grisaille, couplée au vide humain, donne à cet endroit un aspect de ville fantôme. Comme si des décors de cinéma avaient été laissés en plan, après utilisation, et n’attendaient plus le prochain tournage. Le bus serpente dans des rues désertes, où se côtoient des petits commerces éteints, ou qui ne tarderons pas à l’être.

Ce paysage, atypique après une année entière à Tokyo, commence pourtant à me paraître familier. Chaque bourgade que nous avons traversée depuis quelques jours souligne à quel point ce pays possède deux visages. De Shinjuku à ici, j’ai vu défiler un monde entre suractivité et oubli, dans lequel la plus grande mégalopole humaine partage le territoire avec des villes dépeuplées, victimes de crises économiques, laissées pour compte d’une société qui n’a que faire des retardataires. Dans un système aussi brutal et élitiste, les laissés pour compte, ceux qui n’ont pas eu la chance de trouver leur place ou qui se sont perdus en chemin peinent à survivre et à exister.

Nous empruntons une grande artère, qui nous mène vers la sortie de la ville. Le paysage commence à changer. Les commerces et stations essences marquent la fin de l’agglomération, et en quelques secondes, nous sommes au cœur des rizières. Les pousses, d’un vert encore vif en ce milieu d’été, bordent la route et couvrent l’horizon. Elles luisent sous la pluie, ondulent sous le vent. Un héron s’envole à l’approche du bruit de moteur, et rate sans doute son casse-croûte du matin.

La quiétude des campagnes a remplacé l’atmosphère déserte et pesante de la ville. Le même silence qui, ce matin, me semblait morose, est maintenant tout naturel. Chose intrigante, comme l’on juge inconsciemment quels lieux devraient être animés et quels autres devraient être calmes, dans quel endroit nous serions prêts à accepter le vide et dans quel autre il ne serait pas tolérable.

Une vingtaine de minutes de route, et nous entrons dans un hameau. Le genre de petit village japonais de campagne si photogénique, qui ravirait tout touriste se préparant à venir visiter le pays. De vielles maisons en bois noir, accolées les unes aux autres, où s’exposent bonzaï, ikebana, petites marres. Bordant la route, un chenal court de porte en porte ; je peux presque entendre le bruit de l’eau qui ruissèle entre les pierres. Nous approchons des monts Dewa. Après être passé devant plusieurs temples, le chauffeur annonce notre arrêt. Au cours du trajet, quelques voyageurs se sont joints à nous ; des retraités équipés de l’attirail du marcheur japonais : chaussures, bâton, k-way, sac-à-dos et chapeau. Nous appuyons sur le bouton pour descendre, puis quittons nos compagnons de route, pour nous retrouver à la lisière d’une gigantesque forêt de cèdres.

Trois édifices marquent l’entrée du mont Haguro : un torii1 de pierre, un petit sanctuaire, et une mon2 rouge sombre. C’est tout un comité d’accueil, qui laisse présager un domaine peu ordinaire. Sculptés dans les bois du sanctuaire, deux dragons nous saluent.

Après avoir jeté un coup d’œil à la carte devant l’entrée, nous traversons la porte et commençons à suivre les escaliers de pierre, qui descendent et plongent dans la profondeur des bois. En quelques marches, à peine, la route et les maisons extérieures disparaissent de notre vue. Nous sommes entourés d’arbres immenses, et de cette flore japonaise qui, luxuriante, envahissante, se déploie et se niche partout où l’homme ne lui empêche pas d’avancer. D’innombrables fougères et autres plantes forment un tapis vert qui invite à rester sur la voie, et à contempler les couleurs de la forêt dans la brume.

Une centaine de pas. Nous voici au fond du val. Cinq petits autels en bois, à l’air neuf mais pourtant recouverts en partie de mousse, se présentent à nous. Devant chacun, une pancarte indique à quelle divinité il est consacré, et les attributions de celle-ci. Je regarde derrière moi. Tout en haut de l’escalier, une lumière grise rappelle la porte qui marque l’entrée en un lieu sacré.

Pendant quelques mètres, le chemin est plat. Un petit pont de bois traverse un ruisseau, et mène à un autel isolé, sur un îlot de pierre. Au dessus de lui, une falaise où ruisselle un mince filet d’eau ; à côté, un arbre entouré d’une corde sacrée3. Plusieurs personnes prennent le temps de faire un crochet, jeter une pièce et adresser une prière. Puis le chemin continu et nous nous enfonçons encore dans la forêt.

Nous ne sommes pas nombreux ; il faut dire que ni la saison ni le temps ne se prêtent à la randonnée. Mais nous ne sommes, pour autant, pas seuls, et je suis étonné de trouver autant de monde, en ce lieu reculé. Quelques randonneurs équipés, des couples – jeunes ou retraités –, des familles. Là, un petit groupe d’enfant prend la pose devant le large tronc d’un cèdre gigantesque, sous les consignes de leur accompagnateur, qui les somme de garder leur calme. L’arbre serait millénaire – comme cet endroit. Quelle prouesse de longévité ! Je reste un moment à le regarder, puis je réalise que derrière lui se cache une autre célébrité du coin.

Au cœur de la forêt, dissimulée parmi les troncs massifs, une pagode à cinq étages flotte dans la brume. Imposante par sa structure et par la qualité de sa construction, cette haute tour de bois semble presque petite, à côté des arbres alentours. Le sentier nous mène en son pied, où s’amasse une petite foule. Voici donc la raison de notre bien hétéroclite compagnie : l’édifice, qui date de 1372, est pour la première fois ouvert à la visite. Sur la droite, un drôle d’échafaudage métallique permet d’accéder au premier étage, où sont exposées les reliques. La structure, et l’attroupement de personnes me refroidissent dans ma curiosité.  Nous donnons congé à la foule pour nous diriger vers la suite de notre ascension.

L’arbre millénaire devant la pagode

Je remarque, avec une légère satisfaction, que bon nombre de visiteurs rebroussent chemin après la pagode. Nous nous retrouvons donc presque seuls pour entamer une nouvelle série de marches en pierre – cette fois-ci en montée.

2446 marches qui sillonnent au cœur de la montagne. Quelques minutes seulement après avoir quitté la foule, c’est un tout autre sentier que nous arpentons. Le brouillard s’épaissit, s’insinue entre les cimes des arbres, et commence à donner aux alentours une aura mystique ; comme si les divinités elles-mêmes venaient nous accompagner dans notre effort.

A présent, le silence règne. Seuls résonnent au loin les gouttelettes de pluie sur la cime des arbres, et nos pas qui gravissent une à une les marches humides. Sur les côtés du sentier, de nombreux autels, identiques à ceux du début de la promenade, sont disséminés ; certains semblent s’être enlisés très loin dans la forêt.

Après une bonne heure de montée, nous aboutissons sur un plateau. Les marches hautes et succinctes ont laissé place à un chemin de pierre traversant les bois. La lumière du ciel gris, rempli de nuages, se fait plus visible au dessus de nos têtes. Nous approchons de la sortie, ou d’une clairière.

Sur notre gauche un petit chemin, ponctué de pas japonais, donne sur une grande porte. Je prends quelques photos de l’architecture, qui se dégage élégamment entre les arbres et la mousse. Puis, la curiosité me pousse à franchir quelques mètres pour rentrer dans l’enceinte. Je découvre une petite cour, dont trois cèdres et quelques lanternes en pierre forment le modeste décor. Une personne vêtue d’un habit blanc et munie d’un parapluie me dépasse et entre dans le temple un peu plus loin. La scène dégage quelque chose d’étrange, bien qu’elle soit, somme toute, normale au vu de l’endroit. Cette atmosphère, créée par le climat, la saison et l’histoire, ne me laisse pas indifférent.

Quelques dernières marches et nous passons sous un grand torii qui marque l’arrivée dans le grand sanctuaire du mont Haguro.

Devant nous, une vaste clairière, dans laquelle se dressent plusieurs édifices de tailles diverses. Les bâtiments en bois sont sculptés de décors majestueux, colorés et minutieux – un fabuleux bestiaire. Les dragons qui, ici aussi, s’agrippent autour des piliers, et s’enchevêtrent sous les toits, se joignent aux lanternes de pierre sur lesquelles court la mousse, pour séduire et enchanter des visiteurs, qui peuvent profiter d’un spectacle architectural et historique grandiose.

À ma gauche, le Sanjin-gôsaiden4 se dégage de l’ensemble. Son toit en chaume est immense, le détail des sculptures plus fin encore que sur les autres édifices. Deux komainu gardent l’entrée et s’assurent qu’aucun mauvais esprit ne vienne troubler la tranquillité des lieux. Face à eux, un étang, qui occupe le centre de la cour. Certains s’en approchent d’un air amusé : attirées par la pluie, des  petites grenouilles sont montées sur les piliers de pierre qui bordent la mare et toisent les passants, et leurs objectifs.

En retrait trône une grande cloche, communément appelée bonshô, protégée par une structure en bois. Mais rapidement, je porte mes pas un peu plus loin, interpellé par le décor coloré d’un sanctuaire annexe. Bordant une petite allée, des dizaines de moulins à vent, rouges, bleus et dorés, plantés à même le sol, guident le visiteur vers l’arrière du temple. Ici, à l’écart de la place principale, une scène que je n’avais jamais vue auparavant : sur un haut talus, aménagé d’un escalier, d’innombrables plaquettes de bois imitent le motif des moulins à vent, et se dressent, serrées les unes contre les autres, au milieu des herbes folles. Les kanji tracés à l’encre noire sur chacune d’elles, et les stèles de pierre qui font face à l’installation, laissent supposer qu’il s’agit d’ « itatoba », ces stupas japonais où l’on inscrit le nom post-mortem des défunts, selon la coutume bouddhique. Pourtant, la disposition de ceux-ci, et le petit « toit » qui surmonte une partie d’entre eux, soulèvent un doute sur leur fonction. Le lieu est impressionnant ; beau et étrange à la fois.

Au moment où, laissant les moulins à vents derrière nous, nous terminons notre visite par une succession d’autels en retrait, la pluie commence à se faire plus intense, puis se transforme rapidement en une violente averse. Nous décidons de quitter les lieux et nous diriger vers l’arrêt de bus, qui nous évitera d’emprunter le même chemin qu’à l’aller – vu les précipitations, celui-ci risque d’être glissant en descente.

Mais sur le parking, aucune place pour s’abriter – et notre bus n’arrive pas avant quarante minutes. Les restaurants ou autres échoppes de souvenirs sont bien en mesure de nous protéger, mais nous n’avons pas vraiment envie de consommer, et nous avons déjà acheté notre casse-croûte au konbini le matin.

Alors que nous errons comme deux âmes en peines, je repère un petit abri, derrière une boutique, où deux japonais semblent profiter d’un thé. Sur l’écriteau, les kanji me restent indéchiffrables. Mais Coline suggère que l’endroit est peut-être ouvert à tous. J’hésite une demi-seconde puis, n’ayant rien à perdre, je me dirige vers ces gens et leur demande s’il est possible de s’abriter ici un moment. L’homme, assez âgé, ne cache pas sa surprise. Est-ce due à l’objet de ma demande ou à mon japonais approximatif ? Mais avant qu’il ait le temps de répondre, la femme, de quelques années sa cadette, échange avec lui un regard amusé, et nous invite à prendre un siège. Tandis qu’elle nous prépare une tasse de thé, je comprends que nous sommes en compagnie du personnel du temple… Nous nous sommes peut-être même invités dans leur salon.

Pourtant, rapidement, la douceur des lieux et le parfum de nos infusions, faites de plantes médicinales cueillies dans la région, réchauffent nos corps. Nous nous laissons porter naturellement par la conversation. L’homme, entièrement vêtu de blanc, est un yamabushi5, habitué des monts Dewa. Son teint hâlé et son corps robuste, sculpté par la pratique de l’ascétisme montagneux, ne trahissent pas son âge. Les présentations faites, il prend ses aises et entame un récit. Tandis que ses mains s’activent à appliquer au fer chaud un énième marquage sur son bâton de marche, sa voix, grave et posée, nous transporte avec passion vers notre second voyage de la journée : l’histoire de trois monts, Haguro-san, Gassan et Yudono-san. Trois piliers du Shugendô6, courant religieux crée il y a plus d’un millier d’années, habités de légendes, de symboles, et de rituels.

Légendes et symboles des trois Monts Dewa

Cette partie est rédigée à partir du récit de notre hôte. Il s’agit d’une interprétation de ses explications, que nous avons voulu rigoureuse, mais qui n’exclut pas la possibilité de quelques erreurs. Nous comptons sur votre compréhension et espérons que vous apprécierez ce point de vue !
Mourir et renaître

Le mont Haguro, le mont Gassan et le mont Yudono. Le pèlerinage en ces trois montagnes sacrées est parfois appelé « voyage de la résurrection ». Par sa pratique, le pèlerin meurt spirituellement, pour renaître avec une âme purifiée.

Chaque montagne constitue une étape de ce processus.

Le Haguro-san est la plus petite des trois (414 mètres de haut). Son ascension, la première partie du pèlerinage, revient à mourir, à pénétrer dans le royaume des morts. Ainsi, d’après notre hôte, contrairement à la structure habituelle des temples et sanctuaires, le cheminement commence-t-il par une descente : avant de pouvoir travailler à élever son âme, il est nécessaire de plonger dans la mort, de descendre aux enfers.

Le Gassan, dans un second temps, correspond à la traversée du monde des morts. S’élevant à 1984 mètres, il est le plus haut des trois sommets ; un voyage difficile mais nécessaire à l’âme du pèlerin pour pouvoir se débarrasser de ses désirs.

Le Yudono-san, enfin, constitue la fin du parcours et évoque la réincarnation de l’individu, le recommencement d’une vie avec une âme purifiée : c’est une grande roche rouge, d’où jailli une eau chaude, pure, qui en est le symbole.

Prière d’un pélerin devant un autel

Cette interprétation de la symbolique des monts Dewa est la plus répandue. Elle s’est diffusée parmi le peuple depuis l’ère Edo, et serait même à l’origine de leur appellation : « de » (出) signifiant « sortir », et « wa » (羽) découlant de « ha », comme le mot « entrer » (入る, « hairu »). Il s’agirait de sortir de ce monde et d’y entrer de nouveau, ou, inversement, d’entrer dans l’au-delà et d’en ressortir7. Toutefois, pour notre interlocuteur, cette notion de purification de l’âme par la résurrection s’applique également à toute la pratique religieuse japonaise. Ainsi nous donnait-il l’exemple, avec amusement, des vœux que l’on fait généralement au temple ou au sanctuaire : secouer la cloche, ou formuler sur un ema, des souhaits parfois très matériels et concrets (réussir ses examens, obtenir une promotion, gagner de l’argent…) peut sembler anecdotique, mais en pénétrant dans l’enceinte d’un temple, et en y exprimant tous les désirs qu’il a sur le cœur, l’individu s’en débarrasse et ressort du lieu avec une âme plus pure.

Le présent, le passé, et le futur

Chacune des montagnes correspond également à une étape temporelle. Le Haguro représente le temps présent : on y formule des prières pour les âmes terrestres, et on accomplit les pratiques bouddhiques qui permettent d’améliorer la vie sur terre. Les cèdres gigantesques qui couvrent le ciel permettent de ressentir la force de la nature, la crainte envers celle-ci, et ainsi d’enrichir son âme et de gagner la détermination nécessaire à sa vie présente.

Le Gassan est la montagne du passé. Les habitants de la région ont, depuis des siècles, considéré que les âmes de leurs ancêtres reposaient en ses terres. Haute, majestueuse et magnifique, cette montagne aurait le pouvoir d’apaiser les âmes. On y prie donc pour les ancêtres et les défunts.

Enfin, le mont Yudono, pour la même raison qu’il est le mont de la renaissance, est aussi celui du futur. La source qui en jaillit est synonyme d’espoir et de naissance. On y prie pour l’avenir et pour la réincarnation.

La légende du dragon
Le dragon des monts Dewa

Le dragon est partout sur les édifices du mont Haguro. Il nous a accueillis dès notre arrivée, et nous l’avons retrouvé au sommet. Ce n’est pas particulièrement rare dans l’architecture japonaise, mais ici, sa présence a une symbolique bien particulière.

D’après la légende, le dragon des monts Dewa vit au mont Gassan, mais a ses racines dans le kagami-ike8, l’étang au sommet du mont Haguro. Il circule de l’un à l’autre de manière cyclique : faisant souffler le vent, il s’élève dans le ciel, puis il rassemble les nuages, fait tomber la foudre, et enfin redescend sur terre sous forme de pluie. Il pénètre alors dans le sol du mont Gassan, puis, sous terre, glisse jusqu’à l’étang de Haguro, d’où il pourra s’envoler de nouveau.

On peut prendre la légende au pied de la lettre, mais aussi l’interpréter comme l’expression des forces de la nature, du cycle de l’eau, et de l’énergie (気, ki) circulant entre la terre et le ciel. Dans le premier sanctuaire, deux dragons sont représentés : l’un descendant, l’autre montant. C’est le parcours du dragon, et, à travers lui, l’ensemble de ces concepts, qui sont évoqués.

Après ce récit, visiter l’ensemble des trois monts nous semblait d’autant plus attirant. Pourtant, la météo semblait compromettre nos plans. Par mauvais temps ou au cours de l’hiver, les monts Gassan et Yudono sont régulièrement fermés aux randonneurs. C’est la raison pour laquelle les divinités de l’ensemble des trois montagnes sont toutes inscrites au mont Haguro (dans le sanctuaire principal, Sanjin-gôsaiden). Ainsi, le yamabushi nous assurait-il que le mont Haguro était l’étape la plus importante et, comme s’il avait anticipé notre mésaventure du lendemain, nous confirmait qu’à elle-seule, cette ascension comptait déjà comme un petit pèlerinage.

Galerie :

En bref :

Le lieu : Mont Haguro (kanji : 羽黒山)

Site des monts Dewa : http://www.dewasanzan.jp/

Durée de notre visite : 1 journée

Transports (Depuis la gare de Tsuruoka) Prendre le bus, ligne « Haguro-Gassan », et descendre à Haguro-Zuishinmon. Environ 40 minutes de transport. Détails sur le site de la compagnie Shonai Kôtsu : http://www.shonaikotsu.jp/english/sp/tourism/haguro.html

Manger : Il est possible de manger au niveau du parking en haut de la montagne. Des boutiques de souvenirs vendent également les spécialités culinaires de la région.

Coup de cœur : Le sentier en pierre à travers la forêt de cèdres restera l’une des plus belles randonnées que nous avons eu l’occasion de faire au Japon. Le cadre et l’histoire des lieux sont incroyables.

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Tokyo, une ville moche ? – Regarder la modernité dans les yeux

Tokyo, février 2018

Tokyo est-elle une ville moche ?

C’est un refrain qu’il n’est pas rare d’entendre. Ainsi, le livre Tokyo Sanpo1 commence par la phrase : « Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde ». Il suffit de taper les mots « Tokyo » et « moche » dans Google pour tomber sur de nombreux articles reprenant une telle citation – et sur d’autres qui s’émancipent de la partie sur la beauté pour ne garder que la laideur.

Bien sûr, la beauté repose sur des critères subjectifs. Nombreux sont aussi ceux qui font l’éloge du charme de la capitale ; et j’ai moi-même suffisamment parcouru ses rues, appareil à la main, pour savoir combien elle est photogénique. Mais le terme de « ville moche » ne correspond pas ici tant à une notion d’esthétique, qu’à une notion d’urbanisme.

L’anarchie de l’urbanisme tokyoïte a fait l’objet d’études, de recherches, et même d’éloges, sous la plume de certains architectes2. Fils électriques par centaines, constructions de styles éclectiques mais sans personnalité, toutes ornées de minuscules fenêtres en verre dépoli et de climatiseurs au plastique jauni, dédales de ruelles trop étroites pour que puissent se croiser deux véhicules… Malgré la propreté notoire de son espace public, Tokyo, à l’écart des principaux quartiers d’affaire, est bien loin de l’idéal vers lequel tend généralement l’urbanisme contemporain ; celui que l’on aime imaginer quand on parle de la « ville de demain »… Aérée, lumineuse, verte, culturelle, écologique et pratique3.

De ce point de vue, Tokyo est une ville moche. Et cela peut surprendre, dérouter, voire décevoir ses visiteurs. Pourtant, j’ai de mon côté une petite théorie : il me semble que c’est justement dans sa « laideur » que la capitale japonaise a le plus à nous enseigner. Car celle-ci est une incitation à regarder plus loin que le bout de son nez, et à repenser nos conceptions du Japon, de l’Asie et de la modernité – en déboulonnant, dans la foulée, un certain nombre de stéréotypes. Voici, après une année à Tokyo, ma vision de l’esthétique de cette ville ; qui pourrait vous amener à apprécier plus encore votre expérience dans ses rues.

Néo-Tokyo, le fantasme palpitant d’un futur asiatique

Une ville du futur. Grattes-ciels à perte de vue, routes suspendues, voitures volantes. Sur un mur, un hologramme aux traits asiatiques et à la voix sensuelle s’adresse aux citoyens ; autour de lui, des écrans colorés, de la publicité, des néons par centaines. Parmi les enseignes lumineuses, des caractères chinois, coréens ou japonais.

Tout cinéphile l’a sans doute remarqué : dans les fictions de ces dernières décennies, les villes futuristes ont souvent un air asiatique. Blade Runner, Matrix, Minority Report, Cloud Atlas. Quand ce n’est pas la ville, ce sont les personnages, comme dans Les Gardiens de la Galaxie ou Ready Player One. D’ailleurs, les études récentes montrent que les films qui emploient des acteurs asiatiques aujourd’hui relèvent majoritairement du domaine de la science-fiction ou de la fantasy4. A Hollywood, le futur est asiatique.

Le futur selon Blade Runner : voitures volantes et katakana


Cette tendance, désignée sous les termes de « Techno-orientalisme » ou de « Yellow Future » est renforcée par l’innombrable production culturelle futuriste des pays asiatiques, et notamment du Japon. Ghost in the Shell, Psycho-pass, La Cité Saturne, pour n’en citer qu’une poignée. Dans les domaines du jeu vidéo, du manga, de l’animation, mais aussi de l’art et de la musique, des créateurs japonais se passionnent pour la science-fiction, et alimentent, volontairement ou non, cet imaginaire.

C’est ainsi que s’enracine dans les esprits l’image de Neo-Tokyo. Le terme désigne, à l’origine, la ville dystopique qui sert de décor au manga Akira, puis, par extension, les représentations de la Tokyo du futur. Des représentations qui ont, peu à peu, pris le pas sur la réalité.

C’est le sociologue Adrian Favell qui nous met sur la piste du lien entre ce Tokyo imaginé et les attentes des touristes en visite dans la capitale. Il voit dans la tour Roppongi Hills, et son musée-observatoire au 51ème étage, la cristallisation du fantasme de Néo-Tokyo5. Une gigantesque tour de verre, donnant sur les néons de la ville à perte de vue, où l’on expose les œuvres pops et transgressives des japonais les plus cotés du moment. Pour Favell, si celle-ci a connu un tel succès, c’est qu’elle répondait à l’image qu’avait le monde de la capitale contemporaine, et à l’attente de ceux qui venaient la visiter.

Tokyo selon Mori Mariko

Il faut dire qu’en plus de la grande tour, les années 2000 ont été imprégnées des images des publicités d’Akihabara, des tenues colorées et acidulées de Harajuku, et du brouhaha anonyme du carrefour de Shibuya. Stratégie « Cool Japan », démocratisation d’internet, il n’en a pas fallu plus pour que la frontière entre Néo-Tokyo et la réalité de la ville se brouille, jusqu’à ne former qu’un dans les imaginaires.

C’est dans les années 2000, toujours, que la Tokyo « du futur » devient Tokyo tout-court à l’écran : dans Wasabi, Babel, Lost in Translation, les réalisateurs se réfugient dans les quartiers les plus picturaux (notamment Shinjuku), pour dépeindre un Tokyo contemporain à la pointe de la technologie, peuplé par une jeunesse provocatrice et décadente, à deux doigts des fantasmes du Hollywood des décennies précédentes.

C’est donc l’image que beaucoup d’entre-nous ont avant de mettre les pieds dans le pays. C’est celle que j’avais, malgré des études qui m’avaient laissé comprendre que ça n’était qu’un fantasme, avant d’atterrir dans le quartier de Taitô en 2012. Mais si une poignée de rues de la capitale permettent d’assouvir cette soif de futurisme, la réalité de la ville dans sa globalité est bien différente.

Tokyo, une ville moderne… dans l’autre sens du terme

Arrondissement d’Ôta, 2018

Tout le monde voit Tokyo comme une ville moderne ; à raison. Pour moi, Tokyo est même l’incarnation d’une forme de modernité. Mais peut-être pas dans le sens où on l’entend généralement.

Dans le vocabulaire courant, on emploie le mot « moderne » pour qualifier ce qui est neuf, à la pointe, technologique, dernier cri. Tokyo correspond plutôt à l’autre définition. Celle que l’on trouve dans le milieu académique.

Cette dernière varie selon les auteurs, leur discipline, leur courant de pensée. On parle d’une période historique, d’un courant artistique, d’une « configuration culturelle6 », ou encore d’un « mode de civilisation7 ».

Aussi diverses soient-elles, ces acceptations du terme « modernité » se recoupent autour d’un dénominateur commun : né dans un contexte de transformations profondes (technologiques, sociétales…), le concept est toujours rattaché à la fois à des notions à-priori positives, comme celles de progrès, ou d’émancipation8, et à des notions potentiellement négatives comme le sentiment de rupture, de crise, ou de perte de sens9.

Sous la plume de différents auteurs, la description de la modernité ressemble étrangement à un portrait de la capitale japonaise.

A l’évocation, de la « concentration urbaine », « la mobilisation continuelle », de l’ « intensification du travail humain et de la domination humaine sur la nature, l’un et l’autre réduits au statut de forces productives et aux schémas d’efficacité et de rendement maximal10 », se superpose sans difficulté l’image du carrefour de Shibuya et des métros bondés de salaryman en uniformes, aux heures de pointe.

La vie moderne

La notion de fuite en avant, induite par la recherche permanente de progrès et de nouveauté, fait écho aux travaux perpétuels dans la ville – où l’immobilier est « conçu comme périssable, voire  jetable »11, bien plus que dans nos capitales européennes, où l’histoire s’inscrit dans les vieilles pierres.

Quand, enfin, on lit que « la modernité est ce temps où toute identité est minée par le sentiment de l’aléatoire12 », il n’est pas difficile d’évoquer les petits immeubles impersonnels, qui s’enchevêtrent à l’infini dans le dédale de ruelles anonymes des quartiers résidentiels.

Contrairement à ce que laisse penser le langage courant, ce qui est moderne, n’est pas (toujours) beau.

L’art et l’architecture l’ont maintes fois illustré.  Les Nymphéas de Monet et les Paysages du mental de Dubuffet, la Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright et la Cité des Étoiles de Givors. L’innovation technologique et la guerre, le progrès scientifique et l’urbanisation à outrance, la circulation des savoirs et l’aliénation sociale…

Tokyo est une illustration en quatre dimensions de cette complexité et de cette ambivalence.

Le patrimoine du Japon moderne

Yûrakuchô, près de Ginza ; un quartier chargé d’histoire

Lorsqu’on parle de « Japon historique », on pense généralement aux samouraïs, ou aux ères Kamakura et Edo. Tokyo, plusieurs fois ravagée par les incendies et les bombardements, conserve peu de traces de ces époques. Pourtant, elle est loin d’être dépourvue de patrimoine historique : elle porte au cœur de ses rues la mémoire d’évènements moins lointains, certes, mais pas moins passionnants.

Née avec la modernisation – au moment où Edo est renommée Tokyo -, elle a vu passer les débuts de l’industrialisation, la première ligne de train (joignant Tokyo à Yokohama), les premiers éclairages publiques électriques (dans l’avenue de Ginza), le premier « gratte-ciel » – une tour de 12 étages à Asakusa.

Dans un contexte de foisonnement intellectuel captivant, on y a construit les premières universités, où ont étudié Natsume Sôseki et Akutagawa Ryûnosuke. Tokyo a aussi vu passer la militarisation, la guerre, l’occupation. Puis la grande croissance économique, les Jeux Olympiques, l’éclatement de la bulle.

Tous ces évènements cruciaux de l’Histoire du Japon, qui ont donné naissance au patrimoine culturel qui déchaîne des passions dans le monde entier, ont imprimé leur marque dans les rues de la capitale. L’architecture néo-gothique de Tôdai, les bouibouis délabrés de Yûrakuchô, l’autoroute qui recouvre l’ancien pont historique de Nihonbashi, sont autant de témoignages de ces bouleversements.

Malheureusement, comme l’écrit Natacha Aveline, « les villes japonaises pratiquent depuis longtemps l’amnésie architecturale13 ».  En dehors de quelques grands monuments, les bâtiments anciens sont bien souvent démolis sans états d’âme – mon amie du blog Retro Tabi Tokyo, qui répertorie depuis quelques années les échoppes de l’ère Showa, en a souvent témoigné. Et cette politique est encouragée par le manque d’intérêt des touristes pour ce patrimoine – la grande majorité lui préférant l’ « ultra-moderne » ou, au contraire, le médiéval. C’est aussi, logiquement, la ligne qui est adoptée dans la préparation des JO de 2020.

Pour moi, il ne fait aucun doute qu’une redécouverte de Tokyo à travers son histoire – celle de ces 150 dernières années – serait bénéfique pour tous. Alors, pour le prochain article, que diriez-vous de quelques idées de circuits originaux pour découvrir, dans Tokyo, le Japon du XXème siècle ?

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Recette – Tofu grillé aux champignons

Déjà le mois de décembre ! Voilà donc plus de 4 mois qu’il n’y a pas eu de mise à jour sur ce blog. En postant le programme de notre voyage fin juillet, je me doutais que nous n’aurions pas la possibilité de publier de nouvel article pendant quelques temps… mais à ce point là ! Depuis notre installation à Kyoto, ce ne sont pas les idées qui ont manqué, mais le temps. Sylvain a eu une saison bien remplie, et, de mon côté, j’ai découvert une nouvelle fac, fabuleuse, mais où les profs laissent peu de répit !

Bref, pendant tout ce temps, j’ai continué à cultiver mes idées, et à réfléchir à l’orientation qu’il faudrait donner au site. J’espère, dans les semaines à venir, reprendre les publications. En attendant, je relance doucement la machine en vous proposant une nouvelle recette.

Comme d’habitude, il s’agit de vous donner des idées de plats japonais simples à réaliser et peu couteux ; l’idéal pour les étudiants et autres expatriés qui, comme nous, doivent s’adapter aux ingrédients locaux pour la durée de leur séjour, et pour ceux qui, en France, ont envie de retrouver ou de découvrir les saveurs japonaises.

La recette d’aujourd’hui a l’avantage non-négligeable de convenir à toutes sortes de régimes : végétarienne, végane, sans lactose, sans gluten… . Elle sera peut-être un peu moins accessible pour les lecteurs basés en France, du fait des ingrédients un peu spéciaux qu’elle nécessite, mais je glisserai un mot là-dessus à la fin de l’article ! Je commence donc par vous présenter la recette, toute simple, de ce plat sain et bon pour la santé, mais aussi savoureux et nourrissant : le tofu grillé aux champignons.

Recette (pour 2-3  personnes)

Ingrédients
  • Tofu ferme (dit « momen ») (environ 300g) / 木綿豆腐
  • Champignons shimeji (2 sachets (environ 200g)) / しめじ
  • Champignons enoki (1 sachet (environ 100g)) / えのきだけ
  • Un peu d’huile de cuisson / サラダ油
  • Mirin (1 cuillère à soupe) / 本みりん
  • Saké de cuisine (2 cuillères à soupe) / 料理酒
  • Sauce soja (3 cuillères à soupe) / しょうゆ
Préparation
  1. Dans une passoire, déposer délicatement le tofu et l’égoutter.
  2. Le couper en deux afin d’obtenir des tranches d’environ 1,5cm d’épaisseur. Selon la taille de votre bloc d’origine, vous pouvez le recouper afin de former de plus petits rectangles, d’une taille facile à manipuler.
  3. Préparer les champignons : couper la racine des enoki, puis couper leur longueur en deux. Retirer le pied des shimeji. Vous pouvez séparer en deux les champignons les plus gros.
  4. Dans une poêle, faire chauffer une cuillère à soupe d’huile, puis y déposer le tofu. Le faire griller à feu moyen, en retournant les tranches de temps en temps afin d’obtenir une belle couleur dorée de chaque côté. Disposer les morceaux ainsi obtenus dans un plat. (Afin de faciliter cette étape, vous pouvez compléter l’égouttage en essuyant les deux faces de chaque bloc de tofu avec mouchoir ou un linge propre, avant de les déposer dans la poêle)
  5. Dans votre poêle, faire de nouveau chauffer un peu d’huile, et verser les champignons.
  6. Quand les champignons obtiennent une cuisson satisfaisante, ajouter le mirin, le saké et la sauce soja. Faites revenir rapidement, puis verser le tout sur le tofu préalablement grillé.
  7. Bon appétit !

Le conseil du chef : j’ai trouvé cette recette dans un livre de « okazu » ; elle est donc pensée pour être servie avec un bol de riz et, pour un vrai repas japonais, une soupe miso ! Comme je l’ai évoqué plus tôt, il est possible que les champignons japonais utilisés ici soient difficiles à trouver en France. Cependant, ce sont des champignons au goût assez neutre, et je pense que la recette donnerait de bons résultats avec d’autres champignons du même type. J’ai, en ce qui me concerne, l’intention de tester quand je rentrerai !
Enfin, nous avons pu constater, en recevant la visite de la famille, que beaucoup de français sont réticents au tofu. Le véritable atout de ce plat est la sauce aux champignons. Je pense qu’elle serait très bonne aussi servie seule, sur des soba, ou sur un bol de riz. N’hésitez donc pas à essayer !

La recette en photos :

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Du Tôhoku aux Alpes Japonaises : futatabi vous emmène en voyage

Dimanche 29 juillet, la fin du mois pointe le bout de son nez. C’était décidé dès notre arrivée : le 1er août sonnerait le départ de Tokyo. Nous ne sommes pas si déçus, depuis quelques jours, des présences indésirables de l’été japonais (cafards, frelon, et il y a deux jours, une araignée beaucoup trop grande pour être honnête) rendaient notre maison pas-si-confortable à habiter. Ce matin, après le passage d’un typhon – relativement léger – dans la nuit, ce sont les cigales, plus agréables à côtoyer (mais non moins énormes), qui nous ont salués au réveil.

Moomin a déjà préparé sa valise.

Quand nous avons eu la confirmation de mon échange universitaire à Kyoto, à partir de septembre, nous nous sommes posé la question de l’organisation de notre mois d’août. Voyager un peu, rentrer en France… ? Nous nous sommes finalement laissés tenter par un périple dans des régions du Japon que l’on a rarement l’occasion de visiter, et qui nous attiraient depuis longtemps : le Tôhoku, au nord de Honshû, et la côte de la mer du Japon. Des régions un peu excentrées, qui ont la réputation d’avoir de superbes paysages, mais peu de voyageurs. Des régions, aussi, dont les contours se dessinent en arrière-plan d’œuvres que nous aimons. Yamagata, Niigata, cette « campagne natale » où le protagoniste du Poisson-chat aux trois yeux1Okuizumi Hikaru, Le poisson-chat aux trois yeux, publication originale en 1994, traduit en français en 2004 aux éditions Actes Sud. renoue avec l’histoire de sa famille. Et sous la plume de Kawabata, le fameux « pays de neige »2Kawabata Yasunari, Pays de neige, publication originale en 1935.. Nous aurions d’ailleurs aimé le voir sous la neige, mais n’en avions pas eu le temps cet hiver, et souhaitions profiter des tickets « seishun 18 kippu », qui ne sont disponibles que sur certaines périodes définies (dont le mois d’août). Et comme nous serons bien plus dans le sud à partir de la rentrée, ces destinations deviendront, logiquement, d’autant plus difficiles d’accès. Le moment nous semblait donc tout choisi, en ces vacances d’été, pour nous échapper vers ces contrées où il devrait – en plus – faire un peu plus frais que dans le béton tokyoïte.

Après une préparation en détail au mois de juin, nous attendions donc avec hâte ce départ à la découverte de préfectures où nous n’avons jamais mis les pieds. Choix des destinations, calcul du budget et des temps de transport, réservation des hôtels… . Comme le but est de rejoindre la préfecture de Mie, où une amie nous a conviés le 19 août, nous avons, avec plaisir, rajouté quelques étapes dans les Alpes japonaises, qui se trouvaient sur notre route.

Le grand jour arrive enfin, et je vous invite à découvrir notre itinéraire, puis à nous suivre au quotidien dans cette aventure, dont je pense poster quelques photos chaque jour dans ma « story » sur instagram.

N.B. : pour accéder à mon compte instagram, il faut se rendre à cette adresse : https://www.instagram.com/coline_tky . La « story » est accessible en cliquant sur le rond de la photo de profil (en haut à gauche) ; mais il faut avoir un compte instagram et y être connecté pour la voir. J’épinglerai aussi les jours précédents, dans les petits ronds en dessous du profil. (Pour ceux qui n’ont pas instagram, je mettrai aussi les photos sur la page facebook de futatabi)

 

L’itinéraire :

(Mais ne dites rien à Sylvain… c’est une surprise !)

Cliquez sur l’image pour afficher dans Travellerspoint

2ème étape : Préfectures de Niigata et Nagano
En quittant Tsuruoka, nous irons directement dans les alpes japonaises, à Nagano. Le long trajet – près de 10h de voyage – nous permettra de découvrir les paysages de la région de Niigata depuis le train. J’aurais voulu y faire une ou deux étapes, mais il y a très peu d’informations sur les lieux à voir dans la région. J’ai – un peu à regret – renoncé à visiter l’île de Sado, car cela revenait cher, et m’a semblé compliqué à organiser.
J’ai, à la place, rajouté des visites à Nagano. La ville en elle-même, le temple Togakushi, le lac Suwa, et la station de ski de Hakuba, qui nous rapproche de notre destination suivante.

3ème étape : Préfectures de Toyama et Ishikawa
Nous nous arrêterons une nuit à Takaoka, le temps de découvrir un peu la ville, et d’aller mettre un orteil dans la mer du Japon à Amaharashi. Puis, nous nous dirigerons vers Kanazawa, où nous avons décidé de nous poser un peu ; nous resterons trois nuits dans cette ville, souvent appelée « la petite Kyoto » et qui semble ne pas manquer de charmes.

4ème étape : Préfecture de Gifu
Nous quitterons Kanazawa en bus, pour nous rendre à Takayama, en faisant étape dans les célèbres villages, classés à l’Unesco, de Shirakawa-go et Gokayama. A Takayama, nous resterons également trois nuit, le temps de visiter la ville et de faire un saut à Hida-Furukawa, retrouver quelques points de vue rendus célèbres par le film d’animation Kimi no na ha (Your Name).

5ème étape : En route pour le Kansai
Nous finirons le voyage en rejoignant la préfecture de Mie, où nous sommes attendus par des amis. En chemin, nous passerons par Nagoya, où Sylvain faisait son échange il y a bientôt 6 ans, et par Ise, où nous avons si souvent transité lorsque nous nous retrouvions, à l’époque, le week-end. Un doux retour dans la région qui a bercé notre première année au Japon ; nous allons sans aucun doute nous réjouir de retrouver le Kansai, avec l’agréable sensation de rentrer un peu « chez nous ». Un nouveau « chez nous », à Kyoto, où nous poserons finalement nos valises le 21 août.

 

Transports : le Seishun 18 Kippu

Comme vous l’avez compris, nous emprunterons pendant tout ce voyage les transports en commun ; principalement le train, de grande ville à grande ville, et un peu le bus, notamment pour les destinations en montagne. Afin de diminuer un peu les frais, nous utiliserons le pass « Seishun 18 Kippu », qui représente 5 journées de voyage illimité sur les trains de la compagnie JR (sauf express (急行), limited-express (特急) et shinkansen). Les journées pouvant être non-consécutives, nous l’utiliserons sur les trajets coûtant plus de 2370 yens (puisque le ticket (5 jours) vaut 11850 yens, il est rentable de l’utiliser sur une journée à partir de cette somme) : pour faire Tokyo – Yamagata, Ginzan Onsen – Tsuruoka, Tsuruoka – Nagano, Takayama – Mie, et enfin Mie – Kyoto.

Cette option nous contraint à n’utiliser que des trains normaux (普通) ou rapides (快速), ce qui rend les trajets considérablement plus longs ; par exemple, nous devrions mettre environ 10h à faire Tokyo – Yamagata, tandis qu’en shinkansen, cela prend à peine plus de 2h30. Cependant, ce devrait aussi être l’occasion pour nous d’emprunter des petites lignes de campagne, de traverser des gares peu fréquentées, dont nous apprécions toujours le charme, et, bien sûr, de profiter du paysage – une autre manière, plutôt reposante, de découvrir le pays.

 

Budget : s’y prendre tôt, pour voyager moins cher

Comme toujours au Japon, le plus gros du budget va dans les transports et le logement. Les déplacements, pass de train, bus, éventuels téléphériques, devraient nous revenir à environ 37000 yens par personne. Pour nous loger, nous avons choisi essentiellement des guest houses (dont certaines en dortoir, quand ceux-ci se présentent sous forme de « boxes individuels »), ou, dans les villes où il n’y en avait pas, des hôtels, et en aurons pour 2300 à 4000 yens par nuit et par personne. Le mois d’août est assez prisé des voyageurs, étrangers comme japonais, et certaines villes, comme Tsuruoka, où les hôtels sont très peu nombreux, affichaient déjà presque complet lorsque j’ai réservé, début juin. Entre mes premiers repérages mi-mai et mes réservations, les prix avaient aussi considérablement augmenté. Je conseillerais donc à ceux qui souhaiteraient faire un voyage similaire de s’y prendre tôt ; et ce, paradoxalement, surtout dans les villes les moins fréquentées, où l’offre peut être très limitée.

 

Nous partons donc mercredi, au petit matin, et comptons sur vous pour nous suivre nombreux dans cette aventure !
Ça se passe ici : https://www.instagram.com/coline_tky
Et là : https://www.facebook.com/futatabi.fr

 

Au revoir, notre maisonnette tokyoïte !

Et on retrouvera le blog fin août, pour un nouveau chapitre de l’histoire de futatabi, à Kyoto.

Notes   [ + ]

1. Okuizumi Hikaru, Le poisson-chat aux trois yeux, publication originale en 1994, traduit en français en 2004 aux éditions Actes Sud.
2. Kawabata Yasunari, Pays de neige, publication originale en 1935.
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Le pouvoir des fleurs, une saison de hanami (3) : Iris, azalées, hortensias… le grand bouquet final


紫陽花や  あしたは何の  色を咲く
1« ajisai ya ashita ha nanno iro wo saku »
« Ah, les hortensias. Quelle couleur vont-ils donc révéler demain ?2Traduction libre par l’auteur de l’article »

Masaoka Shiki (1864 – 1902)

 

Nous voilà déjà fin juillet. Vendredi, j’ai assisté à mes derniers cours à Keio et rendu mes livres à la bibliothèque. Les cigales sont arrivées, et envahissaient la cour de leurs sifflements ; c’était le dernier élément qu’il manquait pour compléter le tableau de l’été japonais. En ces jours où la chaleur et l’humidité sont prêtes à nous assaillir dès qu’on franchit le seuil de notre maison, nous restons au frais, et préparons doucement notre départ. J’essaie de boucler, autant que possible, le récit de cette année tokyoïte, qui laissera place, dans un peu plus d’un mois, à un tout nouveau quotidien dans l’ancienne capitale impériale de Kyoto.

Reprenons-donc le fil conducteur qui nous a aiguillés dans nos sorties au cours de ces derniers mois. Après le lever de rideau des pruniers, puis la grandiose parade des cerisiers, la voie était ouverte à toutes les floraisons. Camélias, tulipes, iris, glycines… Semblant avoir quitté les arbres pour se glisser au sol et dans les bosquets, les fleurs de toutes formes et toutes couleurs ont percé dans chaque coin de verdure.

Les nombreuses floraisons du milieu du printemps, bien qu’elles soient moins connues dans le monde, et n’imprègnent pas autant le domaine culturel à travers les siècles, font l’objet de publicités, dans le train ou le métro, et attirent, dans certains lieux, des visiteurs par centaines. Le grand succès des parcs à fleurs, comme le très photogénique Hitachi Seaside Park de la préfecture de Ibaraki (où nous n’avons jamais eu l’occasion de nous rendre), témoigne de l’ampleur de cette culture des fleurs – de mon expérience, particulièrement ancrée chez les retraités, mais qui attire également beaucoup de jeunes filles venues prendre des photos entre amies. Ainsi, au cours des mois d’avril et mai, il n’y a que l’embarras du choix, et la visite de lieux comme le Shinjuku Gyôen ne peut laisser les amateurs de couleurs sur leur faim.

 

Glycines et azalées : les favorites du mois de mai

Parmi toutes ces espèces – au sein desquelles chacun semble avoir ses préférences – certaines se font un peu plus remarquer que les autres. A Tokyo, la glycine (藤, fuji3Si la prononciation est similaire, le mot ne s’écrit pas de la même manière que le « fuji » du mont Fuji) – star annoncée de la fin du mois d’avril et que j’attendais avec la plus grande impatience – s’est révélée très discrète, limitée à quelques pergolas dans certains temples. Comme ces derniers en faisaient la promotion sur des sites internets ou des flyers, je m’attendais à en voir de gigantesques surfaces – à l’image des fleurs de cerisiers, ou du célèbre jardin de Kawachi sur l’île de Kyûshû – et, amoureuse comme je le suis de cette plante au parfum divin, j’ai constaté avec déception que leur quantité n’avait rien de comparable à ce que l’on peut trouver simplement en se promenant vers de jolies propriétés, en France.

Peu de glycine à Tokyo, donc, mais à la place, une autre vedette qui, elle, s’est propagée aux quatre coins de la ville. Sylvain et moi avions entendu parler des azalées (つつじ, tsutsuji), ou rhododendrons, en découvrant le sanctuaire Nezu, l’un des plus beaux de la capitale. Celui-ci est célèbre pour le vaste talus qui, l’éclosion venue, se pare de rouge et de fuchsia, dont l’éclat fait écho à l’alignement de torii4鳥居, portail shintoïste délimitant le seuil d’un espace sacré. qui le parcours en son milieu. Nous avions donc, depuis longtemps, prévu de venir assister à la scène, mais nous ne nous doutions pas que les azalées étaient loin de se borner à ce lieu de renommée. C’est quand, à partir de mi-avril, les pétales roses vif se sont multipliés dans les taillis, partout où nous allions, que nous avons réalisé que Tokyo était littéralement couvert de ces arbustes. Dans toutes les rues, devant toutes les maisons, sur le campus de mon université… . Impossible de sortir sans en apercevoir ! Pour autant, le caractère commun de cette fleur n’a pas empêché les promeneurs de se rassembler par centaines au sanctuaire Nezu. Durant tout le mois qu’a duré la floraison, mise à l’honneur par un tsutsuji-matsuri5つつじ祭り, festival des azalées., le lieu, d’ordinaire si calme, était littéralement noir de monde ; au point que, pour moi qui n’apprécie pas spécialement la couleur, un peu criarde, des rhododendrons fuchsias, c’était peut-être plutôt la période la moins propice pour visiter ce lieu, d’ordinaire très charmant.

Les azalées du quartier

Les rhododendrons ont ainsi bouclé le festival de teintes et de formes que représentent les mois d’avril et mai. A l’approche de la saison des pluies, ils ont lentement fané, jusqu’à disparaître silencieusement, se faisant tout petits, comme s’ils savaient que le mois de juin ne pourrait être le leur. Ce mois de juin où, chaque année, les nuances de mauve et de bleu pastel sont à l’honneur. Humblement, ils se sont retirés à l’instant où tous les yeux se tournaient avec anticipation vers les minuscules boutons de la dernière reine du printemps.

Juin : le mois des hortensias

 

Ah, les hortensias. Si les mois d’avril et mai s’inscrivent sous le signe de la diversité, juin n’a d’yeux que pour ces tendres inflorescences, et le délicat travail de pointillisme par lequel elles transforment le paysage. L’hortensia (ou hydrangea, de son nom scientifique), importé dans les territoires occidentaux à partir du 18ème siècle, possède au Japon un long passé de culture et d’apprivoisement ; pour la simple raison qu’un grand nombre d’espèces en est originaire. Appelé ajisai à l’oral, le mot s’est vu attribuer, au fil des siècles, différents caractères, « 味狭藍 » (les caractères, pris séparément, signifient « goût », « étroit » et « indigo »), « 安治佐為 » (des kanji aux sens multiples comme « être en paix », « guérir », « bienfaisant »), ou encore « 集真藍 » (« concentre le véritable indigo »), signes de l’admiration pour la couleur profonde de la fleur, et des doux sentiments qu’elle inspire. Les sinogrammes utilisés de nos jours signifient « violet », « lumière du soleil » et « fleur », « 紫陽花 », bien que les chercheurs soupçonnent que le terme ait à l’origine été pensé pour désigner le lilas – une espèce qui s’invite d’ailleurs, parfois, dans les jardins d’hortensias.

Une pâtisserie à l’effigie d’un hortensia

Au même titre que le prunier et le cerisier, l’hortensia s’inscrit au cœur de traditions, et sa symbolique, bien définie, parcourt de nombreux domaines culturels. Contrairement aux deux précédentes, en revanche, il n’a acquis sa grande popularité qu’après la Seconde Guerre Mondiale. Il y a peu de sources sur le sujet, mais il semblerait que, pendant longtemps considérés comme une fleur à offrir en offrande aux défunts, de nombreux hortensias étaient plantés dans l’enceinte des temples – en grand nombre, notamment, en cas d’épidémies mortelles. Après la guerre, les épidémies se raréfiant, cette tradition s’est éteinte, mais les hortensias plantés ont continué de se propager, et le décor des temples ainsi couverts de fleurs – aujourd’hui appelés ajisai-tera((アジサイ寺, temples à hortensias.)) – a gagné le cœur de la population6Source : https://www.hanamonogatari.com/blog/1273/ . Ainsi l’hortensia est-il bien moins répandu dans la poésie ou la peinture ancienne, où il n’apparait que très ponctuellement, que dans la culture populaire et en décoration d’objets du quotidiens, comme les tenugui7手ぬぐい, rectangle de tissu, imprimé de divers motifs, pouvant servir à de multiple usages (serviette, mouchoir…), mais souvent offert comme souvenir ou utilisé en décoration., les yukata8浴衣, kimono d’été., les wagashi9和菓子, pâtisseries japonaises qui, lorsqu’elles sont servies dans le cadre de la cérémonie du thé, sont pensées pour évoquer la saison. L’hortensia est l’un des motifs les plus représentés au mois de juin., ou encore les timbres. Sa floraison concordant généralement avec le passage de la saison des pluies, il en est indissociable, et son évocation amène presque toujours celle des averses (comme, par exemple, dans cette vieille chanson populaire), et de l’arrivée de l’été.


Tokyo : le sanctuaire Hakusan

Dans Tokyo intramuros, bien qu’il y ait quelques massifs d’hortensias, aux coins des rues, par-ci par-là, les jardins ou les lieux réputés pour ces fleurs sont assez rares. Il paraît qu’il y en a de beaux au parc d’Ueno, mais, sur internet, seuls deux endroits sont répertoriés : un parc près du palais impérial, et le sanctuaire Hakusan (白山神社), dans l’arrondissement de Bunkyô-ku. Un samedi matin du début du mois de juin, ayant prévu de passer un moment dans Tokyo avec un ami, je décidais de lui donner rendez-vous près de ce dernier, espérant profiter de l’occasion pour découvrir un nouveau coin de la ville.

Le quartier de Hakusan, près de la station de métro du même nom, se situe tout proche de l’université de Tokyo et du sanctuaire Nezu, à proximité également de la petite rue marchande de Yanaka-ginza. On y retrouve un peu la même ambiance, de ruelles anciennes, étroites et calmes ; les vieilles devantures rétro en moins. Après avoir, depuis la gare, traversé allées à l’ambiance paisibles, on arrive au pied d’un haut escalier qui, bordé de fleurs, mène à l’édifice. Le sanctuaire Hakusan, en lui-même, est de taille modeste, composé seulement d’un ou deux bâtiments. Précédé d’un parking, et entouré de bas immeubles, il crée un petit espace de verdure et s’adapte d’une drôle de manière aux contours du quartier, semblant se fondre à la fois parfaitement à ses formes, et se figer dans une atmosphère d’un temps révolu. Un lieu anachronique qui, préservant une précieuse bulle d’air, donne tout leur charme aux ruelles alentour.

Un samedi au Hakusan-jinja

En ce samedi ensoleillé, de nombreux citadins étaient venus jeter un œil aux fleurs qui, écloses avec un peu d’avance, tombaient à point pour satisfaire leur impatience de voir la saison arriver. Pour un lieu de taille réduite, on peut dire qu’il y avait un monde considérable. Mais il n’était pas désagréable de se promener entre ces gens, souhaitant, pour la plupart, simplement se détendre, et se déplaçant lentement, le sourire aux lèvres. Passant sous une arche de bois, nous rejoignions l’arrière du sanctuaire, où les fleurs se faisaient plus nombreuses. Juste derrière le bâtiment, un petit square, où jouaient quelques enfants, finissait de souligner le caractère atypique du lieu, brouillant les pistes entre édifice religieux, de renommée architecturale et touristique, et parc de quartier destiné au quotidien des habitants. Ne sachant distinguer les visiteurs venus seulement pour l’occasion, des habitués du voisinage, je me laissais finalement simplement imprégner de l’atmosphère chaleureuse et animée de ce coin de Tokyo qui, baigné de lumière, mettait en valeur, simplement mais sûrement, les couleurs vibrantes des inflorescences magentas, prunes et bleues persan.


Kamakura, la ville des Ajisai-tera

Deux jours après ma promenade à Hakusan, nous profitions d’un trou dans l’emploi du temps de Sylvain pour nous diriger au sud, vers la ville de Kamakura.  Cette citée, capitale shogunale durant l’époque médiévale, est célèbre pour son histoire, ses innombrables temples, et très appréciée en tant que coin de verdure à proximité de Tokyo. Comme nous avons pu le constater en nous y rendant à plusieurs reprises ces derniers mois, elle recèle tout au long de l’année de beaux paysages et d’évènements, et attire en permanence de nombreux touristes, venus du Japon comme de l’étranger. C’est d’ailleurs par habitude des foules que nous avions choisi de faire ce déplacement un lundi, dans l’espoir de pouvoir circuler un peu plus facilement. Pourtant, en ce premier lundi de juin, la gare était littéralement noire de monde, de même que la ligne Enoden que nous avons empruntée pour nous rendre vers un premier sanctuaire. Les voyageurs venus contempler les hortensias de la région étaient bien plus nombreux que nous ne l’avions imaginée !

Il faut dire qu’une partie importante de la communication de la ville est centrée autour de ces fleurs : elles figurent sur les dépliants, en décoration sur les plans, dans le train… . Lorsqu’on parle de meisho (名所, litt: « lieu célèbre ») pour les hortensias, à la télévision ou dans les guides touristiques, Kamakura est systématiquement mentionné, et a d’autant plus d’importance qu’il est l’un des rares à proximité de Tokyo. Ainsi, la floraison est un évènement à part entière, et malgré notre précaution de ne pas venir en week-end (et le fait que la floraison, nous l’avons constaté ensuite, n’était pas encore à son plein), nous avons du naviguer dans une foule intense à plusieurs moments de la journée.

Ayant trouvé une carte répertoriant les principaux édifices à visiter pour l’occasion, nous avions choisi de suivre un itinéraire partant du sanctuaire Goryô (御霊神社), pour remonter vers le célèbre Hasedera (長谷寺), puis emprunter un petit chemin de marche menant à travers plusieurs petits temples et terminant au Meigetsu-in (明月院). Descendus à la station Hase, nous avons d’abord longé la ligne de chemin de fer, au bord de laquelle attendaient quelques photographes souhaitant capturer le passage du vieux train au milieu des fleurs roses qui bordaient de part et d’autre la voie ferrée. Le sanctuaire Goryô, qui a la particularité de se situer juste devant un passage à niveau, était en effet recommandé pour admirer ce spectacle, chéri des amateurs de trains – une passion assez répandue au Japon. Dans la lumière encore matinale, les couleurs, le jaune des barrières du passage à niveau, le vert bouteille rétro du wagon, et le rose framboise des fleurs, complétaient harmonieusement la poésie des contraires – froideur des rails, rondeur des fleurs, vitesse du train, pérennité du sanctuaire – qui se jouait en ces lieux.

A une dizaine de minutes de là, le temple Hasedera, incontournable d’une visite à Kamakura, s’enveloppait d’une ambiance plus touristique et conventionnelle. Les visiteurs, après s’être acquittés des frais d’entrée, se voyaient attribuer un numéro et indiquer le temps (relativement court) qu’il leur faudrait attendre afin de pénétrer dans le jardin d’hortensias. Ainsi, après avoir contemplé tranquillement la partie basse de l’enceinte, nous joignions-nous, à l’appel de notre numéro, à la file, pour suivre le parcours aménagé pour l’occasion. Ici, les classiques hortensias bleus et magentas laissaient la place à un arc-en-ciel de formes et de couleurs. Pétales petits et ronds, longs et pointus, larges et plats, en dents de scie, en dégradé, unis, à liseré blanc, violet foncé, lie de vin, rose dragée… La richesse des fleurs du Hasedera réside avant-tout dans la grande variété d’espèces qui s’y côtoient.

Les hortensias du Hasedera : toutes les formes, toutes les couleurs

Nous constations cependant, avec une pointe de déception, en arrivant dans les hauteurs, que beaucoup d’hortensias étaient à peine éclos, voire n’avaient encore aucune fleur. Ce constat se confirma, malheureusement, au cours du reste de la visite. Après le Hasedera, et une pause repas, nous prenions la direction du Kôsoku-ji (光則寺), qui s’avéra être un beau temple, mais où les hortensias étaient encore en feuilles. Empruntant un chemin à travers la montagne, nous croisions plusieurs sanctuaires qui laissaient présager une belle floraison dans les semaines à venir, et terminions vers le superbe temple Jôchi-ji (浄智寺) – admirable par son architecture et son jardin –, où nous faisions, encore une fois, chou blanc. Le constat était sans appel : voulant éviter la saison des pluies, nous étions venus trop tôt.

Toutefois, la dernière étape de la visite, le Meigetsu-in (明月院), dont le vieil escalier de pierres bordé d’hortensias est si célèbre qu’il est devenu l’une des emblèmes de la saison, nous permis de terminer la journée sur une note positive. Situé en ville, et, par conséquent, à plus basse altitude, celui-ci était au plus beau de sa floraison. A l’opposé du Hasedera et de ses 1001 variétés, ici, toute l’enceinte du temple se teignait d’un seul et unique bleu azur. De la forêt de bambou avoisinante aux statues de bouddhas qui ponctuaient la visite, dont les habits avaient été assortis à la couleur des fleurs, tout semblait s’imprégner de la douceur des hortensias. Au cours de la promenade, deux personnes arborant des canotiers de paille donnaient à la scène des airs de tableau impressionniste. Et quand, au moment de repartir, le soleil déclinant à l’horizon vint superposer au bleu des fleurs la lumière orangée de ses rayons, c’est une délicatesse sans égal qui se dégageait dans l’atmosphère suave de cette fin d’après-midi de juin.

Retournant prendre le train, en direction d’Enoshima, pour y voir le coucher du soleil, nous terminions notre périple avec satisfaction. Nous n’avions pas vu tous les hortensias de Kamakura, et peut-être aurait-il été plus judicieux de se renseigner au préalable sur l’avancée de la floraison – comme nous le faisons habituellement pour les cerisiers. Le dernier temple, cependant, était sans doute à son plus beau, et nous n’aurions pas vu un tel spectacle deux semaines plus tard. Ainsi, finalement, le mieux aurait-il été de venir à Kamakura deux fois au cours du mois. Mais, pliant bientôt bagages, les semaines suivantes ont été consacrées à la préparation de notre prochaine aventure. Un voyage à destination du nord de Honshû, qui commencera dans moins de dix jours, et dont je vais m’empresser de vous conter le programme … dans mon prochain article !

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Notes   [ + ]

1. « ajisai ya ashita ha nanno iro wo saku »
2. Traduction libre par l’auteur de l’article
3. Si la prononciation est similaire, le mot ne s’écrit pas de la même manière que le « fuji » du mont Fuji
4. 鳥居, portail shintoïste délimitant le seuil d’un espace sacré.
5. つつじ祭り, festival des azalées.
6. Source : https://www.hanamonogatari.com/blog/1273/
7. 手ぬぐい, rectangle de tissu, imprimé de divers motifs, pouvant servir à de multiple usages (serviette, mouchoir…), mais souvent offert comme souvenir ou utilisé en décoration.
8. 浴衣, kimono d’été.
9. 和菓子, pâtisseries japonaises qui, lorsqu’elles sont servies dans le cadre de la cérémonie du thé, sont pensées pour évoquer la saison. L’hortensia est l’un des motifs les plus représentés au mois de juin.
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